Marchands de peur

Article publié le 21 avril 2004
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Article publié le 21 avril 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Peur et danger sont-ils liés ? La façon dont les médias et les politiciens utilisent la criminalité a renforcé la perception d'une menace diffuse. Et ce bien avant le 11 septembre.

Les citoyens bien-pensants, jamais satisfaits de la richesse des droits et des règles acquis, ressassent leur mécontentement dans toute l’Europe depuis le début des années 90. La peur, autrefois attachée à des menaces abstraites comme la guerre froide, s’est trouvée débridée. Les guerres des Balkans ont ramené la menace de la violence et du danger dans le champ visuel européen et les problèmes économiques et sociaux avaient besoin d’un exutoire.

Cet excès de peur et d’émotions diffuses a longtemps séduit des populistes comme Jörg Haider en Autriche, Ronald Schill en Allemagne et Pim Fortuyn en Hollande, et a donné une nouvelle impulsion aux extrémistes de droite du bon vieux temps, comme Jean-Marie-Marie Le Pen en France. Ce que leurs ordres du jour ont en commun, c’est qu'ils n'ont pas besoin d'être soumis à l'analyse rationnelle, parce qu'ils répondent au besoin ambiant de boucs émissaires, avec leur verdict à l’emporte-pièce assimilant les Étrangers aux criminels.

Agitation dans les médias

La question de la sécurité intérieure n’aurait pu être portée si haut sans les porte-paroles des petites gens, les tabloïds. Le publiciste allemand Otto Diederichs parlait en 1997 d'un « cercle de l'exploitation de la peur incluant les médias et les politiciens ». L’information sur les « chiffres de la criminalité » en est un bon exemple. Celles-ci sont basées sur des crimes et délits enregistrés par la police. Cependant, elles ne nous informent que partiellement : leur augmentation signifie-t-elle une véritable augmentation des délits ou une augmentation liée à une activité accrue – et politiquement motivée- des forces de police ?

Les mesures prises contre la petite délinquance peuvent avoir un effet explosif sur les statistiques –lesquelles peuvent être à leur tour employées comme un argument justifiant davantage d'activité policière. Si la presse couronne son traitement du sujet déjà décevant par des titres douteux, où Berlin est stigmatisé comme « Métropole européenne du crime », le public ne peut bien sûr pas se sentir en sécurité.

En fait, il n’y a « qu’un lien très faible, voire inexistant, entre la peur du crime et son impact réel », comme les experts le soulignent, analyses d’innombrables études à l’appui. La peur est d’avantage influencée par la « représentation de la délinquance dans les médias » ou par « le climat politique général ». Et les tabloïds ne sont pas les seuls à blâmer. Les médias européens sérieux comme Der Standard en Autriche ou Der Spiegel en Allemagne, indiquent que les analystes des médias contribuent à alimenter la peur ambiante en utilisant des métaphores comme le fameux « le radeau de survie est plein ». De telles métaphores, constamment reprises par différents médias, finissent par créer leur propre vérité. La peur de l'invasion étrangère fermente et se lie au sentiment existant d’insécurité.

Perspectives de carrière dans les politiques de sécurité

La recherche internationale sur la criminalité démontre également que ce que larges groupes de la population veulent, ce sont des mesures accrues pour combattre la criminalité, parce qu'ils perçoivent que « la solution aux problèmes de criminalité réside avant tout dans des sanctions plus sévères ». Cette formule simpliste fournit une popularité rapide aux responsables nationaux qui annoncent des lois et des condamnations plus dures- même lorsqu'il est difficile de les mettre en application ou si elles s’avèrent inefficaces. Témoin de ce postulat, le succès persistant du ministre intérieur allemand et ancien avocat assurant la défense des terroristes, Otto Schily, qui a trouvé sa vraie vocation comme chef des forces de police. Et Nicolas Sarkozy, en tant que ministre de l’intérieur français, a fait bon usage de la liberté que Chirac lui a laissé pour mettre en œuvre des mesures répressives réactionnaires, et se trouve maintenant en bonne place pour prendre le siège de son chef.

Le sénateur SPD (socialiste) Körting, en charge de l'intérieur, a récemment démontré à quel point les hommes politiques apprennent peu. Il a désigné à la vindicte neuf quartiers de Berlin comme zone à problèmes. Le seul critère utilisé était une proportion élevée d’étrangers. Après que les médias se sont repus ce faux-pas populiste, c’est sans surprise que les habitants desdites zones se sont mis, dans des sondages, à embrayer sur leur anxiété à vivre dans ces secteurs. Lesquels étaient en fait en dessous de la moyenne en matière de la criminalité.

Paradoxalement, en rajouter sur la criminalité peut même mener indirectement à l’augmentation du taux de criminalité -particulièrement en ce qui concerne les crimes à caractère raciste, dont le nombre a encore augmenté à Berlin en 2004.

De la crainte diffuse à la paranoïa

Malgré tout cela, en comparaison des Etats-Unis, l'Europe est tellement soft en matière de sécurité qu'elle est presque sans relief. Qui a vu Bowling for Columbine pourrait secouer la tête calmement et se sentir tranquille, sachant que l'analyse faite par Michael Moore de la paranoïa sécuritaire des Américains est encore loin, sur l'autre rivage de l’Atlantique. Mais dès avant les attaques terroristes du 11 septembre, les Etats-Unis servaient de modèle à quelques politiciens de la sécurité en Europe. Les mesures spéciales prises par Sarkozy en France ressemblent de façon saisissante à la « tolérance zéro » de Giuliani à New York dans les années 90, et Schily, avec ses efforts pour centraliser les services de sécurité, regarde clairement en direction des tout-puissants parangons américains. Même les commentateurs des journaux libéraux se paient de petites dérives droitistes quand ils commencent à lorgner du côté des procès relatifs au terrorisme.

Face au terrorisme, l'abandon, ressenti par le public comme par les politiciens, nourrit les flammes de l’émotion et fait tourbillonner plus vite encore le carrousel des reportages à sensation, de la peur, et des mesures politiques symboliques. On peut seulement espérer qu’au moins certains des décideurs et des journalistes garderont une vue d'ensemble objective. Autrement, nous risquons de passer de la crainte vers la paranoïa, qui pourrait miner durablement la confiance publique et nos droits civiques.