Manifestations, terrorisme et propagande : une histoire turque

Article publié le 19 avril 2016
Article publié le 19 avril 2016

Rencontre avec Chris Stephenson, l'un des 2212 académiciens à avoir signé la pétition « Nous ne serons pas associés à ce crime » qui réclame au gouvernement de cesser les attaques sur les Kurdes dans le sud-est du pays. Expulsé de Turquie et accusé de faire de la propagande terroriste pour le PKK, il nous raconte son expérience.

Le britannique Chris Stephenson enseigne l'informatique à l'université Bilgi d'Istanbul. Il fait partie 2212 académiciens pour la Paix qui ont signé la pétition « Nous ne serons pas associés à ce crime », lancée le 11 janvier dernier pour demander l'arrêt des actes de guerre menés contre les Kurdes dans le sud-est du pays. Le 15 mars dernier, il a été contraint par les autorités de quitter le pays : il soutenait ses collègues incarcérés depuis l'extérieur du tribunal.

cafébabel : Racontez-nous ce ce qu'il s'est passé.

Chris Stephenson : Je soutenais trois professeurs accusés de terrorisme pour avoir signé la pétition « Nous ne serons pas associés à ce crime », publiée le 11 janvier dernier pour demander au gouvernement turc de trouver une solution politique et pacifique à la question kurde qui dure depuis des années. À l'entrée du tribunal, la police a trouvé dans mon sac des tracts du Parti démocratique du peuple (légal en Turquie, ndlr) qui invitaient à se joindre aux célébrations du nouvel an kurde. J'ai été arrêté et rapidement mis dans le prochain avion pour Londres, avant même que le ministère public n'ait le temps de trouvé un chef d'accusation. Je ne sais pas trop ce qu'il s'est passé, peut-être que le ministère est revenu sur sa décision et a retiré l'ordre d'expulsion. Le fait est que j'ai pu revenir à Istanbul.

J'ai été plus chanceux que les trois académiciens que je soutenais. Eux - Muzzafer Kaya, Esra Mungan et Kivanç Ersoy - ont été formellement accusés de « propagande terroriste ». Actuellement, il y a 4 académiciens en cellule d'isolement et sous le coup d'une procédure judiciaire. En effet, à ces trois professeurs s'est ajoutée l'enseignante Meral Camcı, qui était à l'étranger lors de l'arrestation de ses collègues.

cafébabel : Que risquent-ils ?

Chris Stephenson : La première audience du procès aura lieu le 22 avril. Ils risquent 7 à 9 ans de prison.

cafébabel : Selon Human Rights Watch, l'ensemble des 2212 signataires de la pétition font l'objet d'une enquête car ils sont suspectés d'avoir fait de la propagande terroriste pour le compte du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Le gouvernement turc va-t-il tous vous arrêter ?

Chris Stephenson : Il est évident que le gouvernement demandera à tous de répondre de leur signature. Dans mon université (Bilgi à Istanbul, ndlr) nous sommes 88 enseignants à avoir signé. Nous avons tous été convoqués par la police et nous avons fait l'objet d'enquêtes pour propagande terroriste. C'est tout simplement ridicule.

cafébabel : À quel genre de questions avez-vous du répondre ?

Chris Stephenson : La police nous a demandé qu'elles étaient nos opinions politiques. Ce sont des questions illégales, la liberté de penser est protégée par la Constitution turque, on ne peut pas nous obliger à dire ce que l'on pense. Penser n'est pas un crime. Mais il a été demandé à certains s'ils pensaient que le PKK était plus ou moins une organisation terroriste. C'est tout bonnement inacceptable. La question aurait plutôt dû être « Vous soutenez le PKK ? ». Il est évident que la réponse aurait été négative. Les Académiciens pour la paix encouragent une solution pacifique à la question kurde.

cafébabel : On a la sensation que la Turquie n'est plus un État de droit...

Chris Stephenson : Personne ne s'attendait à ce que la pétition fasse autant de bruit. Mais le président de la république a décidé de l'attaquer, affirmant qu'il s'agissait là d'un « acte de trahison » envers la Turquie, et qu'il n'y avait pas de différence entre un terroriste une bombe à la main et celui qui brandit un stylo pour le soutenir. Quand Erdoğan parle, le système judiciaire a tendance à le suivre, comme s'il prenait ses ordres directement de lui. Mais c'est une habitude inconstitutionnelle. L'appareil judiciaire est indépendant, il ne devrait pas recevoir des ordres du président. Au lieu de ça, l'opinion générale, c'est que l'ensemble des procédures judiciaires sont en quelque sorte « suggérées » par Erdogan.

cafébabel : Certains risquent-ils d'être licenciés ?

Chris Stephenson : Le Yükseköğretım Kurulu (l'entité nationale qui contrôle les universités en Turquie, ndlr) a fait pression sur les universités afin qu'elles ouvrent des enquêtes internes contre les professeurs qui ont signé la pétition. Beaucoup d'enseignants d'universités privés ont été licenciés sans préavis dans les jours qui ont suivis le discours du 15 janviers d'Erdogan. Beaucoup de mes amis ont perdu leur travail. D'autres reçoivent désormais un salaire réduit. À ce jour, pas moins de 500 actions disciplinaires ont été prises dans toute la Turquie, 30 enseignants ont été licenciés, 27 ont été suspendus de leurs fonctions. Dans les universités publiques, cela prend plus de temps et le licenciement ne peut survenir seulement après qu'une sanction disciplinaire ait eu lieu. Mais certaines universités ont vigoureusement défendu leurs professeurs. Le doyen de l'Université Boğaziçi a rencontré le premier ministre Davutoğlu, afin de soutenir le droit des professeurs à signer la pétition. Mais nous sommes dans le même bateau. La menace qui pèse sur toutes nos épaules est une accusation de terrorisme pour le compte du PKK.

cafébabel : Comment ont réagi les étudiants ?

Chris Stephenson : Cela dépend des visions politiques de chacun. Certains étudiants appartenant à l'extrême droite nationaliste ont dessiné des croix rouges sur les portes des bureaux de certains professeurs. C'est le même dessin que l'on avait retrouvé sur les portes de personnes identifiées comme appartenant au courant alevi (une minorité religieuse schiite qui compte environ 10 millions de membres en Turquie, ndlr), durant le massacre perpétré par les Loups Gris dans les années 70. Mais ils ne montrent pas leurs visages. Personne ne les a vus, contrairement à ceux qui, en revanche, soutiennent les Académiciens pour la paix.

cafébabel :Les Académiciens pour la Paix sont-ils tous des activistes pro-kurdes ?

Chris Stephenson : Absolument pas. Les positions de chacun sont plus que diverses et, pour la plupart, modérées. Nous sommes tous horrifiés des actions du gouvernement dans le sud-est du pays. Des dizaines de civils meurent sous les bombes lancés par le gouvernement turc. Nous avons seulement en commun un désir de paix. Nous réclamons la réintroduction du processus de paix interrompu il y a un an et demi.

cafébabel :Quelles sont vos demandes ?

Chris Stephenson : Il y a en Turquie un problème démocratique. Nous voulons que la démocratie et la paix reviennent dans le pays. C'est tout.