Manfred Maurenbrecher a propos de passeurs de culture, de censure et d’un heureux au revoir

Article publié le 31 octobre 2014
Article publié le 31 octobre 2014

J’avais quatre ans, lui était trentenaire presque révolu quand le rideau de fer tomba. Je me plonge avec Manfred Maurenbrecher dans la scène culturelle et musicale avant et après le tournant de 89 dans un voyage en deux temps. Souvenirs personnels et impressions actuelles d’un auteur-compositeur et écrivain éloquent.

Cafébabel : Jadis tu as raconté dans une interview que dans ta jeunesse il y avait certains clichés et stigmatisations verbales tels que « bête comme du pain de l’Est ». De telles expressions n’ont pas survécu dans ma génération et sont quasiment impensables. L’expression existe encore  évidemment, mais dans sa forme « déterritorialisée ». Dans des discussions autour de moi j’entends encore le qualificatif « Ossi » (allemand de l’Est, ndt), mais assez rarement. De ton point de vue la scission Est-Ouest joue-t-elle encore un rôle aujourd’hui ?

Manfred Maurenbrecher : Je connais encore des gens, à partir de 40 ans, soulignant expressément qu’ils sont originaires de l’Ouest ou de l’Est. Même à Berlin j’en connais qui ont du mal à « voyager » dans l’autre partie de la ville. Mais ceux-là sont vraiment vieux. La grande majorité a vu au moins une fois la partie « étrangère » du pays et les préjugés respectifs diminuent. Dans des régions pauvres de l’Allemagne de l’Ouest p.ex. dans le Ruhrpott (la région de la Ruhr, ndt) il existe une certaine amertume face au Soli (impôt de solidarité, ndt) qui est soi-disant prélevé des seuls salaires de gens de l’Ouest (ce qui est faux) et qui profite exclusivement aux Länder de l’Est (ce qui est correct, mais devrait être modifié depuis longtemps au profit de toutes les régions pauvres). De telles lois maintiennent artificiellement la tension Est-Ouest, me semble-t-il. Dans ma profession il y a quelques artistes de l’ex-Est qui partent du principe de : « Nous sommes les dupés, les cocus, nous devons nous isoler contre l’Ouest ». Là aussi il s’agit d’écrivains ou d’artistes d’un certain âge qui sont moins à la hauteur du marché et qui vivaient auparavant des aides de l’état.

Pendant mes voyages de lecture avec la chanteuse Veronika Fischer qui il y a 35 ans fût une star en RDA, on m’a souvent dit : « c’est étonnant qu’un homme de l’Ouest comme vous puisse écrire sur nous les gens de l’Est de façon aussi sensible ». Ces hommes de l’Est pleins de préjugés s’estiment plus « sensibles » que nous les gens de l’Ouest. Les gens de l’Ouest par contre pensent que ceux de l’Est ont l’esprit étroit, sont pleurnichards, paresseux, voire xénophobes. Ces préjugés n’existent quasiment plus chez les gens de moins de 40 ans. Notre fils (25 ans) ne voulut jamais étudier à l’Est – ce ne fut pas encore à la mode chez les bacheliers de l’Ouest il y a 5 ans - puis il choisit Erfurt comme ville pour ses études – il ne savait même pas qu’Erfurt avait fait partie de l’ancienne RDA. Après 4 années d’études là-bas il pense cependant également que les habitants y ont l’esprit étroit et qu’ils sont xénophobes. Mais je suppose qu’il dirait la même chose des habitants de Passau ou de Bremerhaven. Parmi mes jeunes collègues en-dessous de 30 ans je ne trouve aucune trace d’empreinte de différenciation Est-Ouest.

CB : Comment as-tu vécu la soirée de l’ouverture historique de la frontière ? Et le lendemain matin, t’en souviens-tu ?

MM : Nous avions un nourrisson de deux mois à la maison, mais nous étions informés par des amis de l’ouverture du mur dans la nuit même. Nous ne pouvions nous y rendre ce soir-là, mais le lendemain matin nous sommes allés à l’Heinrich - Heine - Strasse où l’euphorie était semblable à celle de la nuit précédente.

CB : Comment était la scène culturelle et musicale avant 1989 à l’Est et à l’Ouest ?

MM : La scène musicale de Berlin-Ouest était un biotope familial, tout le monde se connaissait, nous nous partagions les spectacles, les salles de répétition et les subventions à travers les âges et les styles musicaux. (Par rapport à aujourd’hui) il y avait peu de jalousie et de misère mais de moins en moins d’impulsions créatives d’après mes souvenirs. Face à cela la scène de l’Est me paraissait plus excitante. Evidemment il y avait la censure mais aussi beaucoup de possibilités de la contourner. Avant la chute du mur, les rares moments où j’ai fait la connaissance d’artistes de Berlin Est – malheureusement trop peu souvent, flemme ! - ont été extrêmement excitants pour moi. J’ai aussi beaucoup collaboré avec Gerulf Pannach, un auteur de l’Est qui a été expulsé et qui regrettait la créativité libre de la scène de Leipzig d’où il venait. La dictature telle qu’elle a été pratiquée en RDA ne veut pas dire automatiquement blocage, et la créativité de la « scène libre » comme à Berlin Ouest ne va pas de soi.

CB : Tu as participé pendant l’été à un des premiers projets d’échanges culturels quelques semaines avant la chute du mur. Comment cela se passait à l’époque et quelle expérience était-ce pour toi ?

MM : La tournée des poètes rock était le premier évènement culturel germano-allemand qui a été rendu possible par un contrat particulier entre les deux états. Il a été conclu par le sénat de Hambourg avec la FDJ Freie Deutsche Jugend (Jeunesse Libre Allemande, le mouvement de jeunesse officiel en RDA, ndt). Les concerts auxquels participaient des artistes de l’Ouest ont dû être déplacés des salles municipales vers des stades tellement la demande était forte. Moi cela m’a coupé le souffle que des chansons plutôt difficiles et discrètes telles les miennes aient été quasiment absorbées par une foule immense de jeunes gens. La moindre allusion pendant les annonces était reçue et retenue avec enthousiasme. Je m’en veux encore aujourd’hui ne pas avoir osé y jouer ma chanson « Sibirien » (Sibérie, ndt) avec la phrase « quand tu vas toujours plus loin vers l’Est tu arrives tout seul à l’Ouest ». Ça aurait certainement déclenché une tempête. La censure – nous devions à l’époque présenter les textes que nous voulions chanter - aurait été impuissante.

CB: Comment se passait la tournée exactement?

MM : Nous étions encadrés par des gens de la FDJ fidèles à la ligne, mais engagés dans la tendance de l’Union Soviétique d’alors, la glasnost de Gorbatchev et la Perestroïka, et qui espéraient que la vieille équipe autour de Honecker serait bientôt supprimée. Ils attendaient quasiment le moment de prendre le pouvoir. En même temps beaucoup d’hommes politiques, d’hommes d’affaires, de passeurs culturels etc. de l’Ouest qui ne donnaient pas un grand avenir à ce pays le sillonnaient afin d’y laisser leurs empreintes pour l’après (contrats, offres d’édition de disques, émissions télé etc.). J’ai vu à Dresde à l’abri d’un hall d’hôtel des jeunes gens avec des badges portant l’inscription « Bundeswehr (forces militaires de la RFA, ndt) oui merci ». D’où sortaient-ils ? Personne ne pouvait ni ne voulait me répondre. J’ai aussi rencontré des militants des droits de l’homme qui ne voulaient sous aucun prétexte être comptés parmi la population de la République Fédérale d’Allemagne après un renversement, mais qui cherchaient « une voie personnelle vers le socialisme ». Ces idéalistes ont été complètement écrasés quatre mois plus tard. Je pense que dès l’été 1989 le gouvernement à Bonn a planifié discrètement la fin de la RDA.

CB : Quel est ton meilleur souvenir de cette tournée ?

MM : A l’époque où nous nous présentions sur scène beaucoup de personnes s’enfuyaient déjà à travers la Hongrie. Pendant l’hiver 89 j’ai rencontré dans un petit club à Munich deux jeunes femmes qui frappaient complètement excitées à la porte de ma loge pour me raconter l’anecdote suivante : elles étaient originaires de Dresde et m’avaient vu toutes les deux pendant l’été au concert des poètes rock ; l’une d’entre elles était partie dès le lendemain à travers la Hongrie ce qu’elle avait caché à son amie pour ne pas la mettre en danger. Elles n’avaient aucune nouvelle l’une de l’autre, mais avaient atterri toutes deux après la chute du mur à Munich pour de nouveaux boulots et se sont retrouvées par hasard dans ce petit club lors de mon tour de chant. Pour moi c’était le plus bel évènement de cette tournée.

CB : Comment trouves-tu le développement de la scène culturelle et des auteurs-compositeurs depuis 1989 ?

MM : C’est un tout petit peu trop standard. Malheureusement cette force du grand public de l’Est, cette capacité de presque aspirer les nuances n’a pas duré très longtemps. Très rapidement tout s’est nivelé en faveur de l’attitude consumériste habituelle, c’est-à-dire adapté aux comportements de l’Ouest. En fin de compte c’est tout à fait normal. Du point de vue de l’homme de scène créatif que je suis-je dois dire : même une dictature concernant l’éducation a ses avantages indirects…

CB : Il y a quatre ans lors d’une interview, on t’a demandé tes destinations touristiques de prédilection. Ta réponse était la Géorgie et l’Ukraine. As-tu fait ces voyages ?

MM : J’étais plusieurs fois en Ukraine et je suis atterré de ce qui arrive dans ce merveilleux pays si lumineux et déchiré. Je veux absolument aller en Géorgie peut-être l’année prochaine. Depuis mes voyages à l’Est mon pays de prédilection est la Moldavie, surtout sa capitale Chisinau. J’espère que ce coin pourra garder son charme unique, bien que l’UE veuille y aller et que les russes ont déjà stationné leurs troupes à côté, en Transnistrie. Malheureusement rien n’est devenu plus paisible avec la fin du « rideau de fer ». L’équilibre des forces est encore plus fragilisé qu’avant.

Pour trouver davantage à lire, écouter, regarder et des informations sur Manfred Maurenbrecher : www.maurenbrecher.eu

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