Malthus, oublié du Sommet mondial de l'Alimentation (et de la raison)

Article publié le 19 juin 2002
Publié par la communauté
Article publié le 19 juin 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Le Sommet mondial de l'alimentation s'est achevé sans aboutir à un résultat convaincant. Mais pis encore, la question démographique demeure oubliée du débat, alors qu'elle est au coeur de l'avenir.

Puisque s'achève le Sommet mondial de l'alimentation : cinq ans après à Rome, qui n'aura produit qu'une "Alliance internationale contre la faim", déclaration d'intention sensée accélérer les progrès vers l'objectif que s'était fixé le premier Sommet mondial de l'alimentation en 1996 (réduire de moitié, soit de 800 à 400 millions le nombre de personnes souffant de la faim dans le monde d'ici à 2015, et qui selon les projections actuelles ne serait atteint qu'en 2030), il nous faut souligner une absence cruelle: celle de Malthus, vieil empêcheur de produire et de se reproduire en rond.

La décision de réunir ce Sommet à la FAO a été prise face à l'insuffisance des résultats obtenus depuis 1996, puisqu'en valeur absolue, le nombre de personnes souffrant de la faim avait certes diminué de 40 millions, mais à un rythme trop lent (6 millions par an). Il faudrait à présent faire diminuer ce nombre de 22 millions par an pour atteindre l'objectif. On mesure le chemin à parcourir. L'une des solutions proposées fût donc de réunir ce Sommet, pour remobiliser la volonté politique internationale et s'assurer que des ressources suffisantes seraient consacrées à la réduction de l'insécurité alimentaire, c'est à dire la faim. On mesurera dans l'avenir la pertinence d'un tel choix, et la portée de l' "Alliance internationale contre la faim" qui en est le résultat.

Insuffisance de l'offre ou inégalité d'accès à la nourriture ?

Par le passé, la baisse en valeur absolue du nombre de personnes sous alimentées a masqué des disparités puisque certains pays ont connu une forte baisse (Chine, Brésil, Indonésie, Nigéria), tandis que d'autres, principalement en Afrique, voyaient ce nombre augmenter. Ces chiffres doivent bien évidemment être relativisés par l'accroissement naturel de la population... De plus, le fait qu'au sein d'un même pays, il existe des zones d'abondance et de famine complique également la lecture de données globales. Reste que l'accès à la nourriture est inégal, alors que la production suffit théoriquement à nourrir la planète.

Face à l'échec relatif du plan d'action de 1996, quels devraient être les moyens mis en oeuvre pour atteindre les objectifs fixés ? Lors du Sommet, les réponses ont été variées. L'approche préconisée par la FAO retient par exemple l'accroissement de la productivité agricole, l'investissment dans la recherche et les infrastructures, insiste sur le développement durable et les programme de proximité, l'accès équitable à la nourriture et le rôle des femmes. Les pays en développement réclament l'ouverture des marchés industrialisés, dans la foulée de la conférence de Doha. Les Etats-Unis voient dans la recherche et les biotechnologies la clef du problème de la sous-alimentation. Le tout étant saupoudré d'un accroissement de l'aide au développement centré sur le développement de l'agriculture, ainsi qu'un peu de bonne gouvernance, pour l'UE notamment. Les ONG, quant à elles, insistent sur des thèmes aussi variés que la réforme agraire, le droit à la nourriture, les OGM...

Pour louables que soient ces approches, elles abordent toutes la question de la faim dans l'optique d'une insuffisance de l'offre face à la demande. Ce qui est évidemment vrai au niveau local , mais faux au niveau global, puisque la quantité de nourriture disponible à l'échelle mondiale est suffisante au regard de la population à nourrir. Poser la question de l'accroissement de la quantité de nourriture disponible est par la même déplacé, alors que celle de sa répartition semble être plus cruciale. Les approches proposées ne semblent donc pas répondre efficacement au problème posé.

Mais plus encore, elles véhiculent une conception dangereuse en matière d'expansion agricole, portée par une vision conflictuelle du rapport entre l'Homme et la nature, que l'on peut esquisser en adoptant une perspective malthusienne.

La démographie galopante de la majorité des pays en voie de développement est en effet étrangement absente des débats sur la faim. Pour nourrir les masses affamées, dans une optique d'insuffisance de l'offre par rapport à la demande, il faut produire plus, toujours plus, encore plus, afin de réduire le nombre personnes souffrant de la faim. Or si l'offre de nourriture s'accroit, la population augmente, puisqu'elle est mieux nourrie. Ainsi, tant que la transition démographique n'est pas achevée, notamment parce que le pays n'est pas sorti du sous-développement, l'accroissement de l'offre de nourriture ne résout pas le problème de la faim, il l'entretient, à mesure qu'il contribue à l'expansion démographique.

Quand l'expansion agricole nourrit l'expansion démographique

Il est permis de douter du caractère implacable cette logique malthusienne. Ce que nous voulons en retenir et souligner, c'est le fait qu'inévitablement, dans une optique d'insuffisance de l'offre telle qu'elle est retenue actuellement, et dans le cadre du sous-développement, l'augmentation de la production agricole telle qu'elle est préconisée s'accompagnera d'une hausse de population plus que sensible. Ce qui n'est pas sans poser problème.

Car si l'on vaut pousser la logique de l'augmentation de la production agricole jusqu'au bout, il faudra bientôt transformer l'Asie et l'Afrique, et pourquoi pas la planète toute entière en un immense champ de blé capable de nourrir une population sans cesse croissante au cours du siècle prochain (entre 7,9 et 10,9 milliards d'individus en 2050), et dont l'expansion démographique aura été partiellement facilitée par cette logique. C'est éventuellement possible, mais au prix d'une dégradation monstrueuse et irreversible de la richesse de notre environnement.

Et que l'on veuille imaginer que les politiques agricoles mises en oeuvre fonctionnnent, que la population s'accroisse, et que les économies des PVD décollent : comment vivra-t-on ici bas ? Que restera-t-il hors des champs et du béton, qui aura résisté à la dévastation agricole, impérieuse réponse à la faim de 10 milliards d'individus, et à la pollution industrielle, conscienceuse destructrice de tout ce qui ne sera pas cultivable, corollaire de ce développement que tous espèrent... Il ne restera que villes tentaculaires et hallucinantes campagnes, plantées de la main de l'Homme, pour se nourrir. On voudra bien comprendre qu'il fallait lutter contre la faim, et que le reste (l'ensemble d'un écosystème qui a mis 5 milliards d'années à se constituer) ne venait qu'après. En vérité, imagine-t-on qu'il restera quelque chose d'autre ?

Aussi, même si l'immédiateté et le poids du fardeau de la faim se rappellent cruellement à notre mémoire en Afrique australe, si des projets tels que ceux défendus par la FAO peuvent permettre de soulager ces souffrances tout en mettant plus encore l'accent sur la soutenabilité et la durabilité du développement agricole, il est impératif de garder en mémoire l'approche de Malthus, pour rappeler que ces mesures de développement agricole doivent impérativement s'accompagner de politiques de strict contrôle des naissances. Le problème de la faim aujourd'hui n'est pas dans l'insuffisance de l'offre par rapport à la demande, mais dans les conséquences de l'excès de la demande par rapport à l'offre.