Making of : Justus Lipsius et les 27 mercenaires

Article publié le 1 novembre 2010
Article publié le 1 novembre 2010
Par Maxence Peniguet Le 28 et 29 octobre dernier, j'ai assisté à la réunion des chefs d'État et/ou de gouvernement de l'Union — un Conseil européen, quoi. Presque 24h à vivre au gré des rumeurs et des annonces officielles, de qui sera le meilleur, de quel journaliste viendra la question la plus dérangeante – à laquelle il n'aura pas de réponse, de toute façon.

Il faut avant toute chose arriver à se frayer un chemin jusqu'à l'entrée du Conseil européen. Les rues sont fermées, l'état de siège est largement ressenti par les barbelés reliés à des croix antiémeute qui ne sont pas sans rappeler le débarquement de Normandie par Tom Hanks. Après tout, 27 pays le valent peut-être bien. Accréditation puis badge presse autour du coup, je mets tout de même un peu de temps avant de comprendre qu'il faut emprunter un sas (qui n'est qu'un vulgaire préfabriqué neutre) dans le lequel il faut présenter son pass à un lecteur de je-ne-sais-pas-quoi-magnétique, puis attendre que l'agent nous dise « c'est bon, vous pouvez passer ». La même opération devra être effectuée encore une fois avant de rentrer, puis encore une fois pour manger dans le restaurant – au passage, quel bonheur ce restaurant, quand on sait la précarité dans laquelle sont plongés les nouveaux journalistes, manger gratuitement tout ce qu'on veut pendant 24h, c'est quand même une vie.

Justus Lipsius ou le centre du monde

Voilà, je suis dans l'Atrium du Justus Lipsius. Dis comme ça, ce n’est pas compréhensible – l'atrium, c'est la pièce centrale d'une maison depuis les Étrusques (un peuple qui vivait en Toscane avant Jésus-Christ) puis dans la Rome antique, qui servait à faire passer la lumière et à recueillir les eaux de pluie ; depuis qu'on a sérieusement évolué, on daigne que ça ne sert à rien de recueillir l'eau de pluie, donc y a pas de trou au milieu de l'Atrium du Justus Lipsius – Et Justus Lipsius, c'était un philosophe flamand, qui donne son nom au bâtiment abritant le Conseil de l'Union européenne ou vis versa. Je ne m'excuserai pas pour cet intermède d'explication historique, car les nécessités ne nécessitent pas d'excuse.

Dans cette pièce centrale, il y a des rangées infinies de tables équipées avec téléphones et prises pour ordinateur portable – ou sèche-cheveux, après tout. Le paradis pour les journalistes, et donc pour moi, mais seulement, toutes les places possèdent déjà des réservations ; ici Reuters, là Al Jazeera, sans compter les noms des médias venus du monde entier et qu'on ne connait pas. Il y a deux écrans qui, dans la soirée, affichent les dernières infos twittées par les journalistes les plus avancés en matière de technologie de l'information. C'est aussi, ici, entre les tables, que les diplomates passent et distillent avec délectation la moindre petite nouvelle non officielle sortant de la réunion.

Chacun chez soi et les moutons seront bien gardés

La première conférence de presse de l'événement fut donnée par le très sympathique président du Parlement européen, le polonais Jerzy Buzek, avec une petite toux maladive qui eut le don de fournir une petite plaisanterie à l'auditoire : oui, la forme va revenir, comme pour l'économie en crise. Après son discours habituel, les questions, elles aussi, habituelles, surgit un journaliste qui, à l'écouter, doit trouver que le Royaume-Uni est le seul pays de l'UE. Ce lord anglais parti en croisade contre l'augmentation du Budget de l'UE, vous ne vous rendez pas compte, Cameron nous coupe les vivres en Angleterre, nous connaissons une crise sans précèdent, et augmenter le Budget de l'UE alors que nous crevons la gueule ouverte, c'est inacceptable, monsieur le président ! Puis-je vous dire ici, très cher journaliste, que ce qui arrive aux R-U, c'est déjà le cas pour les Grecs, les Espagnols et tous les pays qui ont eu, un jour, un État-providence...

Autre cas, autre style. Le cas français. Pendant la soirée, je les ai toutes visités, mais alors, toutes, c'est-à-dire les 27 salles de conférences de presse. Elles étaient toutes vides ; sauf, occupée du début à la fin, la pièce française par les journalistes français. Mais où étaient donc les Allemands, les Lettons, les Suédois, les Slovaques...? dans l'Atrium, avec tout le monde. Ce particularisme fut le reflet des questions posées à Nicolas Sarkozy : la première en rapport avec l'Europe, le reste sur les travers français.

Bon gré mal gré il faut partir

C'est avec grande tristesse que j'ai quitté le Justus Lipsius. Pendant 24h, rester enfermé, sous air conditionné, avec, en face de soi, les plus belles journalistes du monde, dans un carré où sont prises des décisions qui, bon gré mal gré, influencent la vie de milliards de personnes, ça donne à l'égo une sacrée importance. Mais tout fini — et avec de la chance, on se revoit au moins à la prochaine bouffe européenne.