Makers : la fabrique des idées

Article publié le 28 mars 2015
Article publié le 28 mars 2015

Mi-rêveurs, mi-bricoleurs avec un côté « savants fous », les makers sont ces personnes qui donnent vie aux objets de leur désir. Cette communauté ne cesse de prendre de l'ampleur en France et leurs idées pourraient bien changer le monde. Bienvenue dans la troisième dimension.

Il existe dans le quartier du Marais, à Paris, un atelier pas comme les autres, où des objets prennent vie, comme par enchantement. Bienvenue dans la troisième dimension, à Maker/Seine où, tout proche du fleuve, une petite boutique abrite d'étranges créatures de toutes les formes et de toutes les couleurs : des poulpes, des têtes de mort, des bustes d'humains miniatures... Comme le rappelle le slogan apposé sur le mur, ici, « la seule limite, (c'est) ton imagination ». Si je veux donner naissance à un objet né de mon imagination c'est donc possible ? Florian, 24 ans, l’imposant commercial et gérant des lieux, répond que oui, à un détail près : le prix. « Certaines personnes qui viennent pensent que ce n'est pas cher et qu'on peut tout imprimer, mais c'est faux. » L'impression en soi reste abordable, c’est toute la réflexion en amont du produit fini qui nécessite un budget... et une certaine expertise.

Des projets top secret et un lapin violet

L'ambiance dans cette trentaine de mètres carrés de création est plutôt calme et studieuse. Contrairement aux FabLabs - ateliers ouverts au grand public et très portés sur l'échange - Maker/Seine se focalise sur les artistes, ce qui lui vaut l'appellation de « ArtLab ». « C'est moins vivant qu'un FabLab en co-working, où tout le monde vient travailler sur des projets, déclare Florian. Ici, les gens qui viennent n'ont pas forcément envie qu'il y ait un autre artiste au même moment et qu'il voie ce qu'ils sont en train de faire. »

C'est dans une autre partie de l'atelier que tout se passe, là où un groupe d’artisans tente d’imprimer chaque jour l’irréel. À Maker/Seine, on parle de trois « modeleurs » : François, 23 ans, alias « Stramonium », plongé dans la finalisation d'une sculpture fantastique sur un logiciel, Antoine, 23 ans, double diplômé d'une école de design en numérique et physique, affairé à assembler les différentes pièces d'une sculpture multicolore et Cédric, 38 ans, alias « Badmarvel », en pleine modélisation sur fichier 3D d'un projet confidentiel.

À côté d'eux, des machines. D'un côté, une grande imprimante qui utilise une poudre minérale pour réaliser des projets de maquettes, d'architecture, des bustes de personnes. De l'autre, la machine « plastique » employée pour créer des objets plus fantaisistes, plus colorés. Cédric met la seconde imprimante en marche. D'une sorte d'aiguille sort un filament de plastique fondu qui va composer l'objet en commençant par ses pieds. Une odeur de cours de techno envahit la pièce et des bruits similaires à des incantations de R2-D2 se font entendre pendant 20 minutes. À l'issue du processus apparaît un petit lapin violet de 4 centimètres de hauteur. Fascinant.

Campagne KissKissBankBank

Bien avant Internet

Les trois modélistes sont des salariés associatifs payés par pôle emploi. « A l'heure actuelle, il faut trouver un modèle économique. Personne ne l'a trouvé, explique Florian en caressant son bras droit, intégralement tatoué. En fait, en France, on est très en retard, il faut le savoir. Aux Etats-Unis, c'est même plus des FabLabs qu'ils ont, ce sont des usines à gaz ! » Les premières imprimantes 3D sont d'ailleurs apparues au début des années 80 outre-Atlantique, bien avant qu'il soit possible de surfer sur le Net.

En vrai, c’est même tout le concept de FabLabs qui naîtra aux States dix ans plus tard, sur les bancs de la fac. « Le FabLab est né du cours d'un universitaire, Neil Gershenfeld, dispensé aux étudiants du MIT de Boston  », raconte Mathilde Berchon, passionnée par cette communauté de bricoleurs fous qui peuplent les FabLabs et que l'on appelle « Makers ». À tel point qu'elle a créé le site makingsociety.com pour les aider à monter leur boîte dans l'Open Hardware, traduit en français par « matériel libre ».  « C'est un peu l'usine à portée de main, avec une forte dimension éducationnelle et sociale », ajoute-t-elle. Selon elle, le making associe créativité, connaissances technologiques et collectif.

« En parallèle, des lieux de fabrication digitaux se sont créés et dans ces lieux on trouve des imprimantes 3D, des découpe-laser, des découpe-vinyl, des ordinateurs, des fers à souder, des ciseaux… », poursuit la jeune auteure de L'impression 3D, premier livre grand public en français sur le sujet, sorti en 2013. Le troisième élément qui a permis de créer les FabLabs, tels qu'ils sont aujourd'hui, c’est l'arrivée de l’électronique bon marché. « Plein d'objets d'électronique ont été développés ces dernières années et mis à disposition de tous », commente Mathilde. « Ce mouvement-là est complètement lié à la naissance de cet électronique (...). Les imprimantes 3D, par exemple, font partie de ce monde-là ».

Une culture de l’objet physique

La France a suivi le pas assez rapidement et compte aujourd'hui le plus grand nombre de FabLabs au monde (82 recensés sur le portail des fablabs, à ce jour). Si le pays n’a pas encore trouvé le chemin de la prospérité économique, son atout est ailleurs selon Mathilde : « On est très bons sur le principe de communauté. Dans toutes les villes, on trouve des endroits où les gens se rencontrent et échangent ».

Mathilde a vu le mouvement grandir et prendre de l'ampleur. « En 10 ans, il y a eu un énorme changement entre les débuts à la bonne franquette, le plaisir de créer, d'inviter et aujourd'hui, où l'idée que les makers puissent devenir des professionnels n’est plus saugrenue », explique-t-elle.

Le making pourrait aussi révolutionner l'éducation. La jeune femme évoque les cours de sciences pratiques et théoriques pour lesquels les écoles vont être de plus en plus amenées à mettre en place des lieux de fabrication ou des ateliers de making. Cette nouvelle forme d'éducation sera un moyen « d'avoir un retour à la culture de l'objet physique, du "comment ça marche", qu'on a vraiment perdu », précise-t-elle. Pas partout. Ici et là, à Paris, des groupes disparates de jeunes apprentis tentent quotidiennement de rendre les illusions tangibles. Avec une machine, un peu de poudre minérale et beaucoup d’imagination.

Tous propos recueillis par Manon Valère et Matthieu Amaré.