Mais que se passe-t-il en Macédoine ?

Article publié le 10 juin 2015
Article publié le 10 juin 2015

Quelque chose se trame à Skopje, la capitale de la Macédoine. Des manifestations et des contre-manifestations, un scandale d'écoutes téléphoniques, de la corruption et des violences policières. Ivo Bosilkov nous éclaire sur la situation.

La Macédoine est foutue. C'est en résumé l'opinion publique en Europe de l'Ouest à propos des Balkans. Et c'est en général une description plutôt vraie même si vous n'êtes pas familier avec ce qui se passe là-bas, dans ce ghetto bien connu de l'Europe.

C'est trop compliqué, lance avec indifférence le monde « civilisé » (par opposition aux Balkans). « Les gens se détestent, il n'y a rien qu'on puisse faire. Alors pourquoi s'embêter à rentrer dans les détails ? », admet à demi-mot la condescendante Europe de l'Ouest. Tout ce que nous pouvons faire, c'est regarder comment ils trouvent de nouvelles raisons et façons de se détester d'un pays à l'autre. Puis, de s'en étonner.

Aujourd'hui, les Balkans vont mal, à nouveau. Toutefois, à l'instar de l'humour, une blague est parfois si terrible qu'elle finit par en être drôle. Malheureusement, pour comprendre la blague, vous avez besoin d'un peu de ces détails dont les pays d'Europe de l'Ouest n'aiment pas s'embarrasser du tout.

Maintenant, c'est au tour de la Macédoine d'être au coeur du cycle sans fin de la poudrière des Balkans. Depuis le mois de mars dernier, le chef du principal parti d'opposition Zoran Zaev a publié les enregistrements de conversations téléphoniques entre des officiels du gouvernement qui ont été diffusés par une taupe des services secrets.

Les enregistrements ont révélé un ensemble de fraudes qui faisaient déjà l'objet de soupçons par le gouvernement du premier ministre, Nikola Gruevski, allant du contrôle direct de la ligne éditoriale des médias par l'élite du parti au pouvoir à des fraudes électorales orchestrées par des institutions étatiques ainsi qu'à l'obtention, pour les hauts responsables politiques du pays, de gains personnels très juteux dans des affaires dissimulées.

Le mécontentement s'est transformé en chaos lorsque des manifestants sont entrés en conflit avec la police dans les rues de Skopje, la capitale, suite aux révélations sur le ministère de l'Intérieur qui avait, dans un premier temps, tenté de couvrir la mort d'un jeune homme sauvagement battu par un policier et qui avait ensuite écarté les instances supérieures de la police de toute responsabilité.

Suite à cela, les choses sont allées de mal en pis. En plein trouble politique majeur depuis l'accession au pouvoir de Gruevski en 2006, des violences d'une durée de 24 heures ont opposé, dans la ville de Kumanovo, la police à un groupe d'Albanais kosovars lourdement armés, aux motifs peu clairs et au passé douteux. Le bilan de ces violences a été de 8 policiers tués et la crainte pour une nation de voir se répéter l'épisode de 2001, lorsque l'insurrection de la minorité albanaise de Macédoine avait placé le pays au bord de la guerre civile, avec des circonstances similairement inquiétantes aujourd'hui.

Il s'agit juste d'un rappel des faits vis-à-vis des événements. Le vrai conflit en Macédoine est à chercher dans la polarisation dramatique et haineuse entre la paranoïa schizoïde dont Gruevski alimente les masses de manière systématique et l'espoir, qui s'évanouit désespérément, qu'un jour les institutions appartiendront de nouveau au peuple plutôt qu'au parti au pouvoir, que la corruption et le clientélisme seront éradiqués et que les valeurs telles que l'indépendance des médias, l'égalité sociale et l'État de droit seront restaurées.

Mais la paranoïa schizoïde est un outil puissant aux mains d'un maître de la manipulation. L'histoire de Gruevski selon laquelle le pays est attaqué par les services secrets de pays étrangers, qui l'utilisent comme un pion dans des tractactions géopolitiques, est bien volontiers relayée par des nationalistes depuis bien longtemps sceptiques envers cette « hypocrite » Europe de l'Ouest, après des années de gel d'intégration européenne pour cause de différend avec la Grèce

Plus tôt dans la semaine, ils sont venus en masse à un rassemblement organisé par un parti, en réponse à une précédente manifestation antigouvernement qui avait rassemblé de nombreuses personnes, bien que sans but précis mais pour montrer que, malgré tout, ils sont là. Certains croient avec ferveur que l'opposition souhaite l'effondrement de la Macédoine et non celui de Gruevski. D'autres ont été contraints de venir comme ils ont été contraints de voter compte tenu du fait qu'ils travaillent dans l'administration. Tout ce monde était placé au sein d'une zone délimitée par des barrières afin de donner l'illusion d'une présence importante. Cela avait été dénommé symboliquement Nikola’s Cage par les utilisateurs de Twitter en Macédoine pour qualifier le pays entier.

C'est là où les tentatives de Gruevski pour présenter les deux « options » antagonistes comme légitimement équivalentes atteignent leur paroxysme comique. Tandis que des centaines de manifestants antigouvernement installent un camp en vue d'occuper l'espace qui se trouve en face des locaux du gouvernement jusqu'à ce que celui-ci démissionne, les partisans du gouvernement installent leur camp en face du Parlement. Leurs revendications ? Personne ne les connaît, pas même eux.

C'est le théâtre de l'absurde, la dernière scène d'un phénomène douteux de contre-manifestation orchestré par Gruevski. Twitter a de nouveau réagi avec ironie : si le camp de l'opposition se met à jouer de la basse, les autres joueront-ils de la contrebasse ?  

L'humour est la seule réponse appropriée et l'opposition est, aux yeux de tout un groupe de marionnettes de l'UE, plutôt drôle. Les partisans de Gruevski, qui ont largement dévoilé le « scénario destructeur » de l'Europe de l'Ouest, souhaitent toutefois que la Macédoine se distance des conspirateurs européens et se rapproche de la Russie. D'une certaine manière, c'est déjà le cas. Dans la Russie soviétique, c'est le gouvernement qui va à votre encontre, comme en témoigne la réalité utopique de la Russie. Selon les méthodes de Gruevski, plus communiste que les communistes eux-mêmes, la Macédoine commence en fait à ressembler à la Russie soviétique : beaucoup de propagande et de pauvreté, une absence de liberté. C'est plutôt mal parti.