Mais bon sang, que se passe-t-il donc en Turquie ?

Article publié le 26 juillet 2016
Article publié le 26 juillet 2016

Les évènements se succèdent désormais chaque jour en Turquie, la centralisation du pouvoir et la limitation des droits civils par le président Erdoğan semblent être sans limite. Que se passe-t-il et que nous réserve le futur du côté du Bosphore ? Lea Nocera, experte de la Turquie contemporaine et professeur à l’Université l’Orientale de Naples, fait la lumière.

cafébabel : Que se passe-t-il en Turquie ?

Lea Nocera : Suite au coup d’État manqué, il est fondamental d’essayer de rétablir l’ordre démocratique, tout du moins sur le papier. Le problème est que cela se passe de façon très critique pour ceux qui sont justement les principaux démocrates. Il s’agit d’une démocratie avec de gros problème pour se stabiliser, attaquée à cause de dérives autoritaires. Dans le passé la politique d’Erdoğan était très appréciée, surtout dans le monde occidental, elle était vue comme étant un modèle vertueux de démocratie musulmane. Ce modèle a toutefois montré des failles au cours de ces dernières années, plus précisément au moment des protestations de Gezi Park en 2013, jusqu’à en arriver aux mesures mises en œuvre par le gouvernement ces jours derniers qui ont limité la liberté de la presse et d’expression. Il convient cependant de souligner que les partis se sont désolidarisés du coup d’État, mais cela ne signifie en aucun cas qu’ils soutiennent la politique antidémocratique, répressive et régressive (en matière de droits et de libertés personnelles, ndlr) de l'AKP, le parti du président.

cafébabel : Comment Erdoğan est-il perçu dans le pays ?

Lea Nocera : Des élections ont eu lieu, et la majorité de la population (pas la majorité absolue, ndlr) a voté pour lui. Ces personnes approuvent la politique d’Erdoğan. Le pays a besoin de stabilité et pour l’obtenir, le modèle présidentiel, basé sur une politique forte et autoritaire, semble le meilleur choix à leurs yeux. Mais près de la moitié du pays ne soutient pas cette politique. Elle est au contraire très critique à ce sujet. Il s’agit en l’occurrence de laïcs et de progressistes, y compris kurdes. Cette partie de la population est complètement sous-représentée, et ne manifeste pas le soir dans la rue avec les drapeaux turcs. Ces personnes n’étaient pas favorables au coup d’État, mais encore moins à la politique d’Erdoğan. Et ce sont elles qui sont en train de payer et payeront au prix fort les mesures mises en place par le gouvernement suite au putsch.

cafébabel : Pourquoi le coup d’État s’est-il produit maintenant alors qu’Erdoğan bénéficie d’un très fort soutien de la population ?

Lea Nocera : C’est une question épineuse. L’idée selon laquelle le coup d’État aurait été organisé par l’imam Fethullah Gülen est plausible, mais à vérifier. Le coup d’État n’a pas fonctionné parce que la partie la plus historique des forces armées était, de base, avec le gouvernement. Le soutien de la population a probablement mal été calculé. En Turquie, il était toutefois plutôt évident que des citoyens lambda n’auraient jamais soutenu un coup d’État. J’ai personnellement beaucoup de doutes à propos de ce coup d’État. Un putsch qui dure 4 heures, pour que 3 heures plus tard, le président de la République affirme que c’est « un nouveau jour pour la démocratie », c’est un putsch qui présente beaucoup de zones d’ombre.

cafébabel : Vous pensez à une mise en scène ?

Lea Nocera : On est spontanément saisi d’un doute : la réaction a été trop rapide. Deux possibilités demeurent : soit c’était une « farce », une manœuvre faite pour avoir le champ libre et pouvoir ainsi durcir davantage les mesures restrictives des libertés et de la vie politique turque (comme c’est le cas ces jours-ci, ndlr), ou bien il y a eu une mutinerie mal organisée par une très petite partie des militaires, qui a cependant créé une siutation dont Erdoğan a très habilement su profiter. Une chose est sûre, après cette tentative de coup d’État, le président turc a acquis beaucoup plus de pouvoir, et utilise l’épisode pour promouvoir une limitation personnelle de l’opposition politique et une limitation des sources qui l’« alimente » c’est-à-dire les académiciens et les progressistes. C’est une situation très grave et dangereuse, à cause de la redoutée réintroduction de la peine de mort et des épurations dans les rangs de l’armée et de l’enseignement, sans parler des rondes des ultrareligieux dans les villes le soir. Les gens ne sortent désormais plus de chez eux. Par ailleurs, le fait que les listes avec les arrestations à effecteur étaient prêtes seulement quelques heures après le coup d’État, sans faire aucune enquête, et que l’accusé de tout ceci (Fethullah Gülen, ndlr) est vraiment très loin, depuis de nombreuses années (exilé aux États-Unis depuis 1999, ndlr). Tout cela n’est pas de bon augure pour un rétablissement de l’ordre démocratique qu’Erdogan a utilisé pour justifier ces interventions.

cafébabel : En quoi le coup d’État aide-t-il Erdoğan ?

Lea Nocera : Erdoğan sort probablement très renforcé par l’échec des putschistes, tout du moins auprès de ses partisans. Et il rencontre probablement beaucoup moins de limites et de freins afin de mettre en place ce qu’il essaye de faire depuis des années pour limiter les divergences et l’opposition. À présent, il réussira très probablement à obtenir le consensus nécessaire pour changer la Constitution en faveur d’un régime présidentiel, chose qu’il avait déjà essayé de faire dans le passé, mais sans grand succès. La tentative de coup d’État a par ailleurs beaucoup affaibli l’opposition. Le discours nationaliste semble désormais avoir été absorbé par le gouvernement, et l’opposition n’a plus aucune marge de manœuvre. Et cela se reflète aussi par le fait qu’Erdoğan a conforté son pouvoir absolu pour demander des mesures répressives, comme la peine de mort, en les justifiant avec l’ « état d’urgence » post-putsch. Aux yeux de ses partisans turcs, Erdoğan représente la sécurité contre l’instabilité et ceux qui trament contre la démocratie, en l’occurrence les putschistes. En définitive, le risque encouru est une nouvelle centralisation du pouvoir exercé d'une main de fer envers les opposants politiques et civils, qui rencontrera toujours moins de freins et de limites.

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Lea Nocera est professeur de Langue et de littérature turque à l’Université L'Orientale de Naples. Elle a publié et participé à l’écriture de plusieurs essais et analyses sur les évènements politiques, sociaux et culturels de la Turquie contemporaine.