Magnus Carlsen : le revers des échecs

Article publié le 28 novembre 2013
Article publié le 28 novembre 2013

Quelle image avez-vous d'un champion d’échecs ? Celle d’un homme d’âge moyen, issu d’une ancienne république soviétique, qui porte des lunettes et un costume en tweed ? Dorénavant, le nouveau champion du monde, Magnus Carlsen, incarne l’image moderne des échecs. Celle que l’on pourrait étonnamment trouver en Une d’un magazine comme GQ. Portrait d'un génie.

Le 22 novembre, soit huit jours avant son vingt-troisième anniversaire, le joueur d’échec norvégien Magnus Carlsen est devenu champion du monde. Pour cela, il a battu Viswanathan Anand, de vingt ans son aîné et qui jouait à domicile, à Chennai, dans le sud de l’Inde. Et a remporté trois jeux, ainsi que marqué sept nulles (ex-aequo, ndlr) sur dix parties possibles. En plus de se maintenir au premier rang mondial, Carlsen est également mannequin à ses heures perdues. Son look, comparé à celui des superstars telles que Justin Bieber et le footballeur gallois Gareth Bale, ne correspond pas vraiment à l’idée que l’on se fait d’un grand maître d’échecs.

Chaque chose en son temps

La jeunesse de Carlsen est parsemée de distinctions. Le 1er janvier 2010, il est devenu à 19 ans et 32 jours le plus jeune numéro un mondial de l’histoire. A 13 ans, il était déjà parvenu à se hisser au rang de deuxième plus jeune grand maître après le Russe Gary Kasparov, et se trouve être désormais le second plus jeune champion du monde. Pourtant, Carlsen n’a pas toujours aimé les échecs. La première tentative de son père pour l'’intéresser au jeu a échoué misérablement. C’est à 5 ans que Carlsen démontre les signes d’une mémoire phénoménale et d’une capacité à résoudre les problèmes rapidement. Mais cet ancien jeu ne suscitait guère d’intérêt chez lui. Son truc, c’est plutôt le football et le ski.

Tout change trois années plus tard. De façon soudaine, le petit Magnus se prend d’affection pour les échecs. Sa motivation initiale est très simple – battre sa sœur aînée. Bientôt, il bat des enfants plus âgés puis des adultes. A 13 ans, il devient donc grand maître et accule Garry Kasparov au nul. Dès lors, tout le monde comprend vite qu’une star est née. Lubomír Kaválek, un grand maître américano-tchèque, le surnomme le Mozart des échecs pour la beauté et l’imagination de son jeu. Le grand maître britannique Nigel Short loue son harmonie, son style polyvalent qu’il combine avec une volonté farouche de gagner.  

Bug InformatiquE, sadisme et monopoly

Carlsen est considéré comme l’un des joueurs les plus créatifs de tous les temps. Son style de jeu ne peut être clairement défini. Viswanathan Anand, battu par le champion du monde, déclare que le jeune norvégien incarne différents joueurs à la fois. Carlsen ne semble pas prêter beaucoup d’attention aux ouvertures (première phase d'une partie, ndlr), par conséquent personne ne sait à quoi s’attendre de sa part. Contrairement à de nombreux autres joueurs, Carlsen n’est pas obsédé par la stratégie et la préparation tactique, encore moins par l’analyse informatique. L’intuition, l’imagination et l’improvisation sont ce qui le rend unique et souvent imprévisible. La capacité de Carlsen « à accentuer la pression » fait du milieu de partie le point fort du Norvégien, selon les dires de son ancien tuteur, Garry Kasparov.

Les ordinateurs qui analysent les jeux en temps réel sont régulièrement déroutés par ses coups. Ils peuvent calculer des millions de coups potentiels mais sont incapables d’examiner comment des coups inattendus et inhabituels rendent ses adversaires nerveux et les perturbent, comme s’il s’agissait d’une gaffe ou d’un piège ingénieux. Son aptitude à voir les choses différemment et à exécuter des coups inhabituels est accompagnée d’une attitude unique. La manière dont il aborde les échecs est plutôt paradoxale. Enfant, il ne comprenait pas pourquoi les gens faisaient tant d’histoires autour de ses victoires spectaculaires dans des parties simultanées. Plus tard, il clamera être davantage troublé par une défaite au Monopoly qu’aux échecs.

D’autre part, il est connu pour être un compétiteur féroce, qui considère le jeu comme une sorte de guerre. Dans un documentaire télévisé de CBS, il admet prendre plaisir à regarder ses adversaires souffrir tandis qu’ils voient l’inévitable défaite se dessiner dans leurs yeux. Malgré son visage rond et enfantin, l’intensité de son regard instille la peur dans le cœur de son adversaire. Parfois, Carlsen déambule tranquille entre deux coups et les échiquiers voisins afin de voir se développer les jeux de ses adversaires. Un élément parmi d'autres dans la guerre psychologique que mène Carlsen quand il est à l'oeuvre.

Grand maitre, mannequin... et star de cinéma ?

Il est même parvenu à déstabiliser Kasparov alors qu’il n’était âgé que de 13 ans, affirmant qu’il savait quel coup jouerait son adversaire. Rester assis lui était donc inutile. Enfant, Carlsen avait pour habitude de jouer au football en examinant les mouvements de ses adversaires. Arrogance ? Génie ? C'est selon.

Bien sûr, avoir une jeune superstar pour emblème est un cadeau pour n’importe quel sport et une opportunité pour le marketing. Carlsen a déjà posé pour une marque de vêtements néerlandaise, et s’est vu proposer un rôle de maître d’échecs issu d’une galaxie lointaine pour le film Star Trek 2. Rôle qu’il a refusé, arguant qu’il lui était impossible d’obtenir un permis de travail rapidement. Certains amateurs d’échecs espèrent que la célébrité de Carlsen permettra à la discipline d’attirer davantage de jeunes. Un jeu vieux de plusieurs siècles peut paraître obsolète à l’ère des jeux vidéos, mais plus de 600 millions de personnes y jouent à travers le monde. L’Europe demeure un bastion des échecs, qui sont enseignés à l’école dans plusieurs pays. Au Royaume-Uni, entre 2010 et 2012, les échecs ont été réintroduits au programme scolaire dans 175 écoles primaires. 

En Arménie, les échecs sont déjà une matière obligatoire. En septembre 2013, Judit Polgár, l’une des plus grandes joueuses de l’histoire, a introduit dans les écoles hongroises un cours visant à renforcer les compétences par les échecs. Les enfants aiment imiter les personnes riches et célèbres, même lorsqu’ils déplacent des pièces blanches et noires sur une planche en bois. Magnus Carlsen pourrait s’avérer être une bouffée d’air frais dans le monde des échecs. Grâce à sa Une du magazine GQ et son grand sens de l’humour, il peut offrir au monde des échecs davantage que son prodigieux talent. Peut-être réussira-t-il ce défi insaisissablede, celui de rendre les échecs cool.