Mafia albano-kosovare, « câblegate » et autres cas d'aveuglement

Article publié le 20 décembre 2010
Article publié le 20 décembre 2010
Après deux ans d'enquête, le Conseil de l'Europe accuse le Premier ministre kosovar de diriger un réseau international de trafic d'organes, d'armes et d'héroïne, avec la complicité silencieuse des Etats européens. Cette révélation, et d'autres, comme le récent « cablegate » de WikiLeaks, semblent disposées à faire sombrer la confiance générale dans le politique. Petite théorie du scepticisme.

Dans le monde des sensibilités politiques (sans parler de distinction gauche-droite), on peut distinguer deux catégories : celle des confiants et celle des sceptiques. Les premiers reconnaissent l'existence d'hommes politiques bons gestionnaires et appliqués à défendre des principes ; l'autre frange ne voit que mensonges effrontés et - surtout - enveloppes pleines de billets.

WikiLeaks, un outil pour sceptiques ?

Les slogans comme "Hope" et "Yes we can" font désormais partie de tous les manuels de communication politique De temps à autres, les confiants (auto-désignés optimistes) prennent l'avantage ; par exemple lorsque Barack Obama, type brillant, tranquille et inspirant la confiance, atteignait les sommets en promettant un tas de choses sensées. Il est métis, ancien travailleur social, écrivain... et il débarquait à un de ces moments clés (en pleine crise mondiale et avec deux guerres sur les bras) où tout peut changer en un rien de temps. L'élan était tel que presque tous les médias usaient et abusaient d'expressions comme « Vague d'espérance », « Une nouvelle ère commence », « Obama, an I », etc.

Mais les sceptiques (auto-désignés réalistes) reprirent leur souffle : à les écouter parler, on aurait cru qu'ils exigeaient un Che Guevara à la Maison Blanche ! Ils disaient (comme le journaliste Moisés Naím le prédisait) qu'avec Obama c'était encore la même rengaine, qu'il ne pourrait rien faire face aux grandes firmes et autres groupes de pression malgré toute sa bonne volonté. Les sceptiques de l'aile dure, c'est-à-dire les cyniques, font la moue même quand quelque chose de bien arrive. Hausse des salaires ? Pour amadouer les travailleurs. Aides aux familles défavorisées ? Populisme. Liberté d'expression ? Auto-vaccination du système. Pour eux, il n'est pas d'évènement politique qui n'ait d'origine machiavélique.

Cette guerre spirituelle est très délicate : quand un des deux camps gagne trop de terrain, cela peut amener à changer un gouvernement, à faire plonger un parti, à générer des troubles.

Ces derniers temps, les confiants ont les épaules rentrées et les yeux dans le vide. Wikileaks a dévoilé (ou prouvé) que les ambassades ne sont pas des lieux paisibles qui veillent sur leurs citoyens, mais de simples prolongations du pouvoir le plus décharné. Les sceptiques n'ont plus qu'à bomber le torse. Espionnage ? Pression sur les juges et les entreprises ? Guerres planifiés ? On le savait déjà ! La plupart adorent dire qu'ils savent « comment marche le monde ».

Les égouts kosovars

À première vue, Hashim Thaçi donne une bonne image de dirigeant politique : il est grand, en bonne santé, a la mâchoire prononcée et par-dessus tout, il gouverne le Kosovo, petit Etat fragile et attachant face au loup génocidaire Serbe. Thaçi est de surcroît licencié en Histoire et a dirigé durant les années 1990 une « guérilla » contre le tyran Milosevic. En résumé : les confiants ont avec lui de la matière pour étayer leur idées.

Cette semaine, quelques jours après que Thaçi ait été réélu Premier ministre sur fond de suspicions de fraude électorale, le Conseil de l'Europe a publié un rapport qui le désigne pas moins que parrain d'un réseau international de trafic d'organes, d'armes et d'héroïne. Sous son autorité, les prisonniers de guerre serbes auraient été exécutés d'un tir en pleine tête quelques minutes avant de passer sur la table d'opération. Business as usual. Selon le document, les « guérilleros » ont profité de la guerre pour tuer tous leurs concurrents et obtenir le marché. Et l'OTAN était non seulement au courant (comme le dénoncent depuis longtemps quelques médias minoritaires), mais elle a de plus soutenu les « guérilleros », un moindre mal en vue de se faire un allié stable dans la région. La célèbre phrase d'un secrétaire d'État américain sur le dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza (« C'est peut-être un fils de pute, mais c'est notre fils de pute ») a probablement trouvé un écho dans les couloirs européens.

Penser à mal pour taper dans le mille ?

Cette affaire dans le sud-est européen évoque de nombreuses autres : la lâcheté de la politique britannique face à la montée d'Hitler avant l'arrivée de Winston Churchill, l'aveuglement européen face aux crimes du stalinisme, l'impunité des dictatures qui ont couvert de sang l'Amérique Latine avec le soutien direct de Washington, et une liste interminable de réalités semi-occultes que peu ont eu le courage de dénoncer.

Il s'avère facile de trancher dans cette guerre universelle sur la manière de comprendre la politique : reconnaissons une fois pour toutes que la différence entre un pessimiste et un optimiste, c'est que le pessimiste est celui qui est informé.

Nota bene : Hashim Thaçi a nié les accusations et promet de faire tout son possible pour laver son image et celle du Kosovo.

Photo : (cc) Portail : Truthout.org ; autocollant d'Obama: (cc) hlkljgk (cc) Thaci et DSK : Fonds Monétaire International ; Flickr