Madrid ou le Léviathan qui n’aurait jamais dû ressusciter

Article publié le 5 juin 2003
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Article publié le 5 juin 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Madrid, à la fois monstre et paradis, celle que nous laissent les néo-libéraux qui désormais ont regagné sa confiance masochiste.

Vue du ciel, qu’elle a pris comme référence, auquel elle rêve tant, Madrid doit être une sorte de poulpe marron, plié au calme et à l’aridité du plateau, avec une rage taurine. Les immenses villes dortoirs, produits des migrations massives qui ont définitivement modifié la sociologie de l’Espagne, s’étendent comme des tentacules puissants, du cœur de Madrid à l’infini des côtes espagnoles, essayant d’apercevoir en vain la mer perdue.

C’est pour cela qu’il est difficile d’imaginer, en marchant dans Madrid, cette vision barojienne (1) de désespoir, d’illusions perdues sur les trottoirs d’un Madrid, d’un pays, d’une société en décomposition. Cette intuition réaliste, tragique, cette quasi scène de mœurs, nous renvoie à un Madrid privé de dix-neuvième siècle, ce qui fut son erreur. Un siècle d’ancrage historique.

Alors que dans d’autres villes une bourgeoisie toute puissante, cultivée, rêveuse et égoïste était en ébullition, se formait à Madrid une personnalité stoïque, résignée, recevant patiemment insatisfactions et ennui : il n’y avait plus d’empire, ni de capitale. Aussi Madrid a ce fond de pédanterie des faubourgs, de ville courtisane sans rois, mais avec une ville séditieuse (et vicieuse), de ruelles corrompues par les ragots et la longueur des heures vides… De putes, d’heures mortes, de moments perdus, de jours de passage, d’étrangers qui n’aiment pas Madrid, mais qui l’utilisent, la commentent, la vivent hasardeusement, dangereusement. Sexuellement

Années soixante, années heureuses : de la dépression à la naissance du monstre

Les quartiers, les villes sous la ville, ont été des digues sociales, des brise-personnes faits de briques et de ciment, rapidement, à coups de bétonneuse, presque sans arbres, inventant la verticalité sur le froid, sur la chaleur sulfurique d’un plateau désert et dur : un espace de quartz sans tromperies ni bontés naturelles… Ainsi a été arrosée cette terre vierge, ce trou castillan chargé d’histoire, mais dépourvu d’alentours, avec l’oxygène de quelques-uns désireux de rêver, d’atteindre le ciel, qui est l’éternelle promesse de Madrid : de Madrid au ciel, scande un proverbe récurrent, symbole de son utopie, de la raison d’être de Madrid, de son imposture.

Madrid, comme tant de villes espagnoles et méditerranéennes, s’est déformée urbanistiquement avec le développement destitué et grumeleux des années soixante… Sur un corps désœuvré, desséché, on a appliqué mille prothèses, on a greffé une structure osseuse de mille radios qui l’ont assemblé par la voie rapide au reste de la circonférence ibérique dont il est le centre géographique. Béton, asphalte, câbles, et l’octopus de terre reçut des tentacules embrasants, musclés. Des bras terribles qui ont saisi ses belles sœurs trans-castillanes et les a ramenées vers lui avec la force irréductible d’un monstre. Madrid cessa d’être un village sans alentours, la trace d’un passé émigré vers le passé, pour être un présent qui émigrait vers Madrid. La force centripète d’un franquisme déprédateur a vomi un épicentre disproportionné et granitique pour un pays qui avait eu beaucoup de ramifications, mais auquel il manquait un tronc. Madrid, dorénavant, ville des villes, ville large, infernale, automobilistique, de couleur brune et d’air pâteux, serait ce pace-maker de fer, ce cœur dur d’un pays toujours sur le point de s’écrouler. Orgie d’asphalte : les quartiers interminables rampent comme des cadavres de boas qui ont aspiré des villages entiers ; immeubles qui sont des estomacs où les peuples se dirigent vers l’intérieur du poulpe. Le poulpe (ou le boa ?) dévore, et dévore ; le monstre marin serre ses tentacules sans les lubrifier sur la terre de Castille. D’Espagne ?

Les origines et l’avenir

Mais Madrid, justement parce qu’elle n’a pas eu de dix-neuvième siècle, doit être placée dans le champs des inventions du malin, dans l’onde des villes éloignées, par tradition, d’une Europe dix-neuvièmiste par antonomase. Surgissent des parallélismes : Athènes peut-être. Enorme, délavée et étendue comme une radiation fébrile autour de son souvenir le plus palpitant : l’Acropole. Mais Madrid ne se limite pas à ça. C’est plus qu’une ville méditerranéenne, chaotique, avec des vestiges d’une ancienne culture déliquescente et svelte.

Madrid, aristocratique, provinciale, se découvre grâce à ses deux syllabes étranges… Parce que sa structure phonétique, Ma-drid nous renvoie à une origine maternelle (Ma) qui conclue avec une poussée vers le Sud, peut-être vers l’Islam, qui a posé les bases de Madrid comme ville-labyrinthe, ville souk, ville de croisée de chemin : drid, rid, id, sont des sons qui jumellent Madrid à Bag-dad, Isla-ma-bad, Al Rash-id… et l’éloignent de Londres, Paris, Lisbonne ou Barcelone… En disant Mad-rid, la langue a le tournis dans le ciel de la bouche, fouettée entre les dents et le palais sec. Il n’y a pas de « s » (París, Lisboa), ni de « m » (Amsterdam), ni de « b » (Barcelone, Belfast)… seul un « i » timide noyé par le claquement sourd des consonnes drd ; drid. Madrid.

Après les années quatre-vingt, renaît le Léviathan : avènement de la néo-droite.

Mais le poulpe, enfin, perdit la tête dans la solution d’acide lysergique (2) pèlerine des années quatre-vingt, et il fut pris de convulsions en caressant le ciel, ce qui est comme toucher l’éternité- à ce qu’ils disent. Quand les poètes de quartier chantent le Madrid d’il y a quelques années, ils le font en pensant à cette femme des rues sales qu’ils qualifient à chaque fois de bailona (3), drôle, canaille, sensuelle, turbulente, jeune… Madrid, c’est sûr, a jeté son bagage historique au Manzanares, et la fin du monde l’a surprise en train de danser et de fumer sa première connexion avec la modernité réelle, se moquant du monstre vétuste déjà laissé de côté : déguisement cruel qu’on lui avait imposé. Madrid a cessé d’être un poulpe, qui t’embrasse sans amour, qui, visqueux, tiraille et asphyxie jusqu’à la mort, pour être vampire (ou vampiresse), qui fulmine en aimant, en embrassant ses victimes… « Madrid me mata », « Madrid me tue », disaient quelques vampirisés par la chauve-souris létale capitalesque, authentique réplique de ce « London kills me » des origines du « punk ». Et là il y a beaucoup de noms, beaucoup de « Nosferatus » de la culture madrilène qui ont subi ce baiser suceur de vie : Almodóvar, Zulueta, Sabina, Peréz-Villalta…

Mais le Léviathan s’est réveillé. Ses troupes sont arrivées pour récupérer l’espace perdu. Ils sont venus avec les pieux et les gousses d’ail, avec les croix et les miroirs, avec leur vulgarité lumineuse, avec leur niaiserie catholique, et ils en ont fini avec la beauté livide et insupportable du Madrid le plus incisif de son histoire. La fin du monde, pour beaucoup de madrilènes, pour ceux qui avaient aidé ce poulpe à se libérer -enfin- de ses tentacules, du poids insupportable de sa force malheureuse, de l’atrocité et de la rage de ses ventouses, fut, a été, son dernier maire José María Alvarez del Manzano. La fin du monde.

La fin du monde a gagné trois fois (ou quatre ?) à la majorité absolue. La fin du monde a habité à Madrid pendant d’éternelles législatures… Il a ressuscité le poulpe, le monstre violent et vulgaire. On a dépossédé Madrid de ses hanches faciles, légères et impétueuses, pour lui imposer un nouveau corset de béton. On a utilisé le bistouri pour corriger les rides féminines si belles que la vie portait comme drapeau.

Le 25 mai guette, et ils gagneront à nouveau, car le Léviathan est déjà trop grand et le poulpe a récupéré sa vitalité. La fin du monde, en effet, nous a surpris en train de danser.

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(1) L’adjectif fait référence à l’écrivain Pío Baroja, qui reflétait la société espagnole du XXème siècle, avec des personnages énigmatiques d’origine obscure et une certaine attitude de subversion sociale et de défense des plus pauvres. On parle de « roman barojien ».

(2) L’acide lysergique est la base du LSD, le « tripi ».

(3) Terme familier désignant une personne qui aime beaucoup danser. De bailar, danser.