Maastricht et les week-end coffee shops

Article publié le 3 juillet 2006
Article publié le 3 juillet 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L'annonce aux Pays-Bas de mesures visant à libéraliser la consommation de cannabis a remporté un vif succès auprès de la population néerlandaise. Mais le projet mécontente fortement les principales communes frontalières.

Il y a trois ans que le chrétien-démocrate Gerd Leers a été élu maire de Maastricht. Trois années qui auront suffi à ébranler ses convictions quant à l'attitude à adopter en matière de politique anti-drogue. Autrefois fervent supporter de l'interdiction pure et simple, il a récemment proposé la création d'un « boulevard du cannabis » situé à la périphérie de la ville dans une zone peu habitée proche de la frontière belge Son objectif ? Tenter d'apporter des solutions concrètes au problème du « narco-tourisme ».

Leers plaide également en faveur d'une régulation de la production d'herbe et de l'approvisionnement des coffee shops. Il entend bien enrayer le développement d'un marché noir florissant, dans un pays où la culture du cannabis est un délit mais où sa vente est légale.

Maastricht et ses coffee shops voient chaque année défiler près d'un million et demi de jeunes consommateurs dont les deux tiers sont des Allemands, des Belges et des Français attirés comme des aimants par la perspective de se procurer des produits jugés illicites dans leurs propres pays. Le fréquentation considérable générée par ces touristes atypiques est évidemment propice à l'augmentation de la délinquance et entraîne des nuisances toujours plus importantes dans le centre ville.

Un pragmatisme bancal

Depuis 1976, le gouvernement a dépénalisé la distribution et la consommation de cannabis et les fameux coffee shops hollandais sont autorisés à vendre jusqu'à cinq grammes d'herbe par personne aux seuls clients âgés de plus de 18 ans. L'idée toute pragmatique d'une telle réglementation étant d'établir une distinction, par ailleurs indispensable, entre drogues douces et drogues dures.

Il apparaît en effet beaucoup plus souhaitable que les adeptes du haschisch puissent s'approvisionner légalement dans un environnement sécurisé plutôt qu'être contraints de se fournir dans la rue auprès de dealers souvent issus de la mafia et susceptibles de les initier à des drogues moins inoffensives.

Les statistiques prouvent le bien-fondé de la politique menée par les dirigeants néerlandais. La Hollande, qui est aujourd'hui l'unique pays occidental à tolérer la vente de cannabis, ne compte que 13 % de consommateurs parmi les jeunes contre 17 % en Belgique, en Irlande et aux Etats-Unis, 20 % au Royaume-Uni et 22 % en France où la possession et l'usage de cette même substance représente un délit passible de prison.

En outre, seules 3 personnes sur 1 000 âgées de 15 à 64 ans sont dépendantes aux drogues dures, tandis qu'au Luxembourg, au Royaume-Uni, en Italie, au Portugal et au Danemark ce chiffre grimpe jusqu'à 7 voire 10 pour 1 000 habitants. Enfin, on dénombre aux Pays-Bas une mort par an sur 100 000 liée à l'absorption de drogues contre 5 au Danemark et 8 en Norvège.

Hypocrisie

Ce ne sont pas moins de 4 000 frontaliers qui affluent quotidiennement à Maastricht dans le but d'acheter ce qu'ils ne peuvent se procurer chez eux. Ce flux constant crée un accroissement du commerce de plusieurs centaines de kilos de cannabis par jour.

Comme la demande étrangère est également supérieure à la consommation nationale, l'unique moyen de la satisfaire consiste à produire davantage. Et c'est bien là que le bât blesse, car si la loi en vigueur autorise la vente d'herbe, les patrons des coffee shops n'ont néanmoins aucune possibilité de se fournir sans l'enfreindre.

Alors que la distribution est clairement réglementée, la question pourtant capitale de l'approvisionnement reste pour l'instant dans l'ombre. Lors d'une interview accordée à l'AFP, Leers a récemment souligné le ridicule de la situation et déclaré que « ce serait comme de tolérer qu'un boulanger vende du pain en lui interdisant d'acheter la farine indispensable à sa fabrication ».

C'est la mafia locale qui contrôle aujourd'hui la production de haschisch par l'intermédiaire de gangs promettant de fortes rémunérations en échange d'un garage, d'une cave ou d'un grenier dans lequel cultiver des plants de cannabis. La majorité des personnes « recrutées » pour ce genre de travail sont issues de milieux défavorisés, ce qui fait d'elles des proies faciles. Des milliers de familles, pour la plupart avec des enfants, se retrouvent exposées en permanence à la criminalité et à la violence. Il est clair que l’appât d’un argent facilement gagné représente un réel danger pour l'équilibre social de ces communautés.

Un soutien national

La légalisation de la culture de la marijuana par de véritables producteurs et distributeurs fait donc partie de l'ensemble des propositions soumises par Leers dans l'optique d'éradiquer le « jardinage maison » illégal. Il souhaite par ailleurs la création d'espaces réservés à la vente libre de haschisch, des fameux « boulevards du cannabis ».

L'adoption d'une telle mesure permettrait de désengorger la ville de Maastricht en réorientant le tourisme des drogues douces vers des zones proches de la frontière où la surveillance policière serait une priorité absolue.

Le plan d'action de Leers a obtenu le soutien d'une grande partie des Hollandais. Alexander Pechtold, ministre de la Réforme de l'état et des Relations intérieures des Pays-Bas, s'est déclaré favorable à ce projet de loi et 20 maires des 30 villes les plus peuplées du pays se sont ralliés à son opinion.

A la suite de cela, le Parlement a ouvert un débat et présenté deux motions. La première, pour exiger du gouvernement néerlandais qu'il consulte les différents Etats membres de l'UE sur l'éventualité d'une régulation de la consommation de cannabis au niveau européen, la seconde, pour lui permettre d'expérimenter une politique d'approvisionnement en marijuana des coffee shops.

Toutes ces considérations agacent fortement les pays voisins comme la Belgique ou l'Allemagne. Otto Schily, ancien ministre allemand de l'Intérieur, fermement opposé au modèle hollandais, s'est d'ailleurs souvent accroché avec le ministre hollandais de la Justice Piet Hein Donner sur la question. Schily et son homologue belge sont convaincus que la vente libre de drogue quelle qu'elle soit encouragerait la consommation en lui conférant un cadre légal et favoriserait le trafic illégal en Europe. Ivo Delbrouck, procureur général du ministère public de la ville belge de Tongeren, a eu des paroles beaucoup plus dures : « ne venez pas répandre votre misère et votre crasse chez nous ! ».

Un problème régional

« Je réfute l'accusation selon laquelle notre objectif est de laisser la Belgique et l'Allemagne régler un problème qui nous concerne avant tout », a déclaré Leers en réponse à ces allégations. « Maastricht ne regroupe pas moins de 16 coffee shops. Seuls 6 ou 7 d'entre eux sont fréquentés par des Maastrichtiens », poursuit-il. Les politiques belges affirment : « Ce ne sont pas tant les coffee shops qui nous dérangent. Les consommateurs belges sont autorisés à détenir plus de trois grammes de haschisch mais ne peuvent s'en procurer chez eux, c'est pourquoi ils viennent le faire chez nous ! »

Une hypocrisie qui concerne d’ailleurs la région entière. Fermer tous les coffee shops hollandais est la solution la plus facile mais aurait pour conséquence de développer un marché noir déjà compliqué à réglementer. « Il nous est impossible d'occulter la demande de drogues douces. Regardez ce qui se passe dans les pays appliquant des politiques répressives : ils présentent les pourcentages de consommation les plus élevés d'Europe ! », fait remarquer Leers.

Le 21 avril dernier s'est tenu une séance au Parlement européen relative au Plan d'action européen de lutte contre la drogue 2005-2008. Leers, ainsi que d'autres maires, a été invité à faire part de son expérience quant aux problèmes liés aux substances illégales dans les communes frontalières. A cette occasion, il a souligné qu’il restait « primordial que les gouvernements européens assouplissent leurs réglementations respectives et admettent que le cannabis n'est qu'une drogue récréative, comme l'alcool, ni plus ni moins. Seule une régulation permettra de limiter les effets de la drogue et la délinquance induite. Nous devons briser un tabou ».

Au début de l’année, les experts indiquaient qu'il n'existait aucun obstacle légal à ce que les Pays-Bas mettent en place de façon expérimentale des dispositions visant à légaliser la production du cannabis. Les interdictions ont commencé à tomber.