Ma lettre à Jean-Claude Juncker

Article publié le 7 juin 2016
Article publié le 7 juin 2016

En tournant à vélo au coin de la rue et en m'arrêtant devant les luxueux « Salons Hoche » au coeur de Paris, je remarque tout de suite que je ne suis pas de ton monde. Dommage ! Je t'aurais bien posé mes questions, Président de la Commission européenne.

Mon cher Jean-Claude,

Les portiers de ce noble bâtiment du huitième arrondissement où a lieu l'événement, où tu vas prononcer aujourd'hui un discours sur l'avenir de l'Europe, me dévisagent d'un air sceptique en me voyant débarquer dans le hall d'entrée avec mon poncho et passer à côté d'une décoration florale haute d'un mètre. La dame du vestiaire finit par me prendre du bout des doigts et avec un sourire un peu trop forcé mon anorak trempé et je peux alors prendre part à la conférence, en tant que journaliste invitée pour le magazine cafébabel.

J'entre dans la haute salle dorée. Je me sens illuminée par la lumière des immenses lustres en cristal, mais aussi par les crânes - visiblement masculins - dégarnis qui dominent chaque rangée de chaises. Les organisateurs de l'évènement, la Fondation Robert Schuman et la société de conseil en investissement financier Financière de la Cité, ont dû s'y prendre trop tard pour envoyer les invitations aux jeunes européennes féminines.

Avec courage, j'ose un pas vers l'avant, lorsqu'un des imposants miroirs me renvoie soudain mon image. Au milieu de rayures bleu-gris, je suis la seule tache colorée de la foule. Je m'assieds sur une chaise vide du troisième rang, entre deux hommes d'âge moyen. Je regrette ma décision au bout de quelques secondes, car mon « bonjour » se transforme en quinte de toux après avoir inhalé deux nuages d'aftershave différents. Je me renseigne pour savoir si mon voisin est aussi journaliste. « Non, banquier. Mais nous sommes tous des êtres humains », plaisante-t-il. Là, c'est moi qui souris d'un air contraint.

J'essaie de me concentrer. En fin de compte, je suis venue pour t'entendre me dire ce qu'il va advenir de notre continent qui vire à droite. Dans une interview, tu as appelé ton équipe « la Commission de la dernière chance » et décrit le continent comme « une Europe de la polycrise ». Si toi, le président de la plus haute cellule de crise de ce manège politique, tu prends une journée pour faire l'aller-retour Bruxelles-Paris, autant bien écouter et s'occuper des problèmes.

Malheureusement, mon scepticisme se confirme au fil des heures. Ça a commencé quand tu n'as pas voulu écouter toutes les questions mais que tu as seulement répondu à celles qui t'avaient été posées à l'avance. Terrorisme, zone Euro, Brexit, crise migratoire. Pour chaque grand thème, une question que tu commentes avec compétence et clairvoyance politique.

Mais comprends-tu aussi que tu es en train de partager tes idées sur le « nouvel humanisme politique » et « la protection des valeurs sociales » avec des gens qui vont ensuite, autour de leur coupe de champagne et de leurs petit fours au saumon, se plaindre de « l'incohérence des règles d'investissement et de la finance européennes »?

En tant que journaliste pour un lectorat jeune, j'écoute attentivement le discours, en particulier quand tu parles de combattre le dumping salarial et de soutenir les jeunes start-ups. Plus de 100 milliards d'euros ont déjà été injectés dans l'économie grâce à ton « Plan Juncker ». Et tu soulignes : « Le Plan fonctionne ». Pourquoi mes amis et moi devons-nous alors, après cinq ans de formation universitaire, attendre encore qu'on daigne nous payer, si ce n'est notre boulot, au moins notre stage ?

L'Europe est en crise, c'est vrai. La Commission européenne a fait beaucoup de bonnes propositions d'amélioration. C'est vrai aussi. Cependant, les États membres ont du mal à les suivre. À quel point ils sont prêts à accepter une coordination supranationale, ça n'est pas de ton ressort. Ce qui l'est, c'est la liberté de décider, à qui tu dois rendre des comptes.

Voilà donc ma question pour toi, Jean-Claude : Comment imagines-tu notre Europe dans cinq ans ? Et fais-tu parfois, comme nous, des cauchemars ?

Bien à toi,

Tessa