Ma grande mère, Marseille, le rap et l'Italie : e viva l'Europa !

Article publié le 18 août 2008
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Article publié le 18 août 2008
J'espère être meilleur fils ou père que petit-fils. Car le moins qu'on puisse dire c'est que je ne vais pas souvent rendre visite à mes grands parents, ceux qui restent, du coté maternel. Au rang des excuses, il y a ma vie de famille et un travail exigeant.

La distance compte aussi pour beaucoup, Marseille n'est pas le bout du monde, mais y aller et revenir prend plus d'une demi-journée, sans compter le péage et l'essence. Mais c'est un faux fuyant : la distance qui existe avec mes grands parents ne date pas d'aujourd'hui.

Ma grand mère italienne, ne sait pas lire le français ( ni mon grand père, français de naissance du reste).

Avant même qu'elle obtienne le certificat d'étude, c'est ma mère qui se chargea de lire les factures et de remplir les formulaires, allant jusqu'à les signer. Quant à moi, dès que je lu mes premiers BD, la distance commença à se creuser. A l'âge ou, comme toute tête blonde, je me passionnais pour les dinosaures, mes grands parents ne comprenaient tout simplement pas de quoi il s'agissait.

Nous vivions dans des mondes différents, et cela n'a fait qu'empirer. Même si elle ne l'a jamais dit, ma grand mère en est consciente.

Un jour où elle était de bonne humeur, à la fois gonflée de fierté à cause de "mes études" interminables et peut être un peu complexée, elle insista pour me dire "qu'avec le français je n'ai jamais pu...mais l'italien ça je l'écrivais très bien, j'étais très forte. Pas le patois, le vrai italien, attention. J'écrivais même les lettres d'amour pour mes copines".

Venue de d'Ischia, près de Naples, en 1947 (dans des circonstances que l'on se contentera de qualifier de floues), afin de rejoindre sa sœur installée à Avignon,sa première villégiature en France fut... la prison,probablement à défaut de papiers.

C'était l'Europe d'il y a un demi siècle, avec ses barbelés, ses douaniers, ses papiers.

Le temps a rattrapé la passé, le progrès a bien eu lieu, aussi radical qu'invisible : les frontières ont disparu, les distances se sont rétrécies....

il gira del mondo !

Au début des années 90, muni d'un billet inter-rail, j'entrepris avec un ami de partir à la découverte de l'Europe sans frontières.

Ma grand même hocha la tête en s'exclamant: "fa il gira del mondo!".

S'empressant de corriger les ambitions à la baisse, ma mère lui expliqua que non, pas du monde, mais de l'europe, et que c'était déjà beaucoup. interloquée, ma grande mère lui répondit, avec un geste tout italien :" è quoi ? c'est pareil !".

Au bout de quelques minutes de vaines explications, nous finîmes pas rire tous les trois de la confusion.

Mais c'est vrai, finalement, que l'Europe est un monde miniature. D'autant plus si on considère le vécu de ma grande mère.

Quant à moi, J'ai profité de ce voyage pour rendre visite à sa sœur d'Ischia( ma grande tante donc ), lors d'une escale napolitaine : accueil somptueux, embrassades, baignade et promenades, charabia hispano-franco-anglais pour se faire comprendre, pizza, rencontre de jeunes issus de la famille depuis l'Australie jusqu'à l'Amérique du sud, re-pizza, re-embrassades, et départ...avec un sandwich à la mortadelle (merci toufik pour le don du tien)

Tu voi fare il europeo, europeo...

Durant le séjour, lors d'un diner chez l'une des innombrables branches de la famille maternelle, une dame s'avéra parler français, aussi bien qu'italien. Elle était Marseillaise, tout comme votre serviteur. Son neveu, lui aussi, était parti en voyage, mais de l'autre coté de l'atlantique " pour enregistrer son premier disque de rap". Le groupe en question, c'était I am, qui allait devenir LE groupe de Rap Marseillais, sinon français. Il en était alors à ses balbutiements, mais des cassettes s'échangeaient déjà en privé dans les alentours de la ville phocéenne.

Dans "l'americano", justement, Akhénaton, le chanteur du groupe raconte ses errements identitaires.

Découvrez Akhenaton!

D'origine italienne et espagnole ( un mélange banal, pour ainsi dire une norme dans la cité phocéenne), il ironise sur l'omniprésence de l'héritage italien durant son enfance marseillaise, "croyant que tous les français mangeaient du poulpe à longueur de temps".

La polenta à ma préférence, mais je pourrais en dire autant.

A l'école primaire, dans ce petit village au nord de l'estaque que mes parents avaient choisi, 90 % des patronymes étaient d'origine italienne, corse, ou espagnole: Esposito, Davino, Guzzi, Cortez, Pistoresi, Del campo...comme le chanteur d'I am , j'ai attendu longtemps avant de voir un "Dupont" ou "Dumoulin" qui me semble encore exotique ( j'exagère à peine, il y avait quand même un "Laval").

La France que nous connaissions n'était pas la même que la France "supposée", ce qui, pour certains d'entre nous, posait problème. Qu'étions nous vraiment ? Si la question était la même, les réponses, elles, divergèrent.

DoubleChillburger.jpgRecompilation de titres d'Akhenaton, qui présentement fait le couillon sur la photo

A l'âge ou Akhenaton, comme il le raconte dans "l'americano", s'identifie au rêve américain et à sa modernité au travers d'Antonio Montana et d'autres enfants de la little italy, ma tante Marie me fournissait (non sans mal) un écusson du drapeau européen que ma mère me cousît sur les avants bras de ma veste en jean.

Lorsque le chanteur d'I am, après ses désillusions au sujet du rêve américain ( il faut écouter la chanson...), se débarrasse de sa balle de base-ball et se tourne vers la mediterranée comme berceau de son identité , embrassant du même coup la religion islamique, j'expérimentais quant à moi lors des mes premières années de fac un "eurostyle" personnel, allant jusqu'à ostenter d'un drapeau européen en brassard, réalisé à partir d'une épaulette de gabardine "new wave".

Contrairement au chanteur d'I am, je n'avais pas de pépé Guiseppe (mon pépé Paternel étant corse...).

Mais j'avais un tonton Gaston de parents napolitains, dont toute la famille était partie à New york,...et celui ci ne se lassait pas de me répéter, avec sa mimique à la De Niro : "tu vois, Philippe, en Amérique, le plus pauvre de la bas, c'est le plus riche d'ici" ( rassurez vous : même à neuf ans, j'avais beaucoup de mal à le croire)

En matière d'identité, "les fils choisissent les pères".

L'autre Philippe, celui d'iam ( puisque nous portons aussi le même prénom), cherchait ses racines dans des icônes cathodiques, puis dans une mediterranée et un islam magnifié. J'ai préféré plonger dans l'avenir, sur la voie d'un rêve à inventer, derrière les costumes gris et les images sans "brillo" des années 80.

Finalement, ce rêve là n'est pas si différent de celui d'Akhenaton, au départ, ou à l'arrivée : celui d'un pays qui dépasse les frontières étriquées de la France pour embrasser toute notre identité et plus encore.

Ce ne sont pas les Etats-Unis d'Amérique. C'est encore mieux: Les États-unis d'Europe.

Piu grande l'italia !

Mais revenons à ma grande mère.

bien des années plus tard, les discussions sur un changement prochain étaient dans l'air : l'euro allait bientôt remplacer le france.

Dans leur petit appartement des "Quartiers Nord" ( les marseillais n'emploient jamais cette expression), entre napperons en laine, meubles en formica et vierges en plastique, ma mère entrepris d'expliquer à ma grand-même les changements à venir.

A ma grande surprise, au lieu de ronchonner comme toute personne âgée digne de ce nom, ma grand mère s'exclama " e alora c'est très bien ça ! c'est mieux, tous la même monnaie !".

J'étais un peu surpris que ce soit une évidence pour elle...et pas peu fier.

Ma grand mère ne maîtrise peut être pas le français, mais elle était (encore) capable de faire preuve d'imagination et de reconnaître un progrès quand elle en voie un.

On ne peut pas en dire autant de beaucoup de personnes âgées, et de personnes tout court, qui elles savent lire et écrire ( même si c'est uniquement pour faire le loto).

Probablement faut il y voir le fait que son identité, encore ben plus que la mienne, n'est pas exclusive. Mais il y aussi peut être quelque chose de plus profond, de plus "italien".

Les italiens sont capables du meilleur comme du pire, au contraire des français, prisonniers d'un carcan de medio-critée constante.Ils ont porté au pouvoir Mussolini...et s'en sont débarrassés eux même.

Instigateurs de la télé-paillette et poubelle à l'américaine bien avant les français, ils ont aussi introduit en Europe, via la RAI, les dessins animés japonais, provoquant une révolution qui n'est toujours pas terminée.

Cette liberté d'esprit est aussi au cœur de la politique. Malgré toutes les insuffisances de la république italienne, les violences et, aujourd'hui, le populisme du condottière, le débat a toujours été plus intense et plus libre, se prolongeant jusque dans le cinéma ( le fameux cinéma "social" qui connaît aujourd'hui un certain renouveau).

La liberté d'esprit des communistes italiens leur a ainsi très tôt fait prendre fait et cause pour l'intégration européenne et être au cœur de l'éphémère eurocommunisme ( voir cet article).

Récemment, le parlement italien à même ratifié le traité de Lisbonne...à l'unanimité !

Quand j'ai dit à ma grand mère que je pouvais obtenir un passeport italien, cela déclancha un "nooooon, ma porquoi ?" consterné. Après tout, c'est elle qui a (encora!) raison. 2270547183_982ab27f0b_o.jpg

Sur mon passeport français, la seule chose qui m'inspire un certaine fierté, surtout ces derniers temps, c'est bien la mention " communauté européenne". Un passeport italien n'y changerait rien.

liens

http://fr.wikipedia.org/wiki/IAM

http://www.euromediterranee.fr/