Lutte contre la pauvreté : des microcrédits pour de super idées

Article publié le 13 février 2015
Article publié le 13 février 2015

Le microcrédit : une technique alternative en réponse à la pauvreté ou une occasion pour l’Occident ? Des tontines jusqu’à la Grameen Bank (littéralement banque du village) voici une synthèse de cette pratique et de son efficacité

Selon les chiffres du Programme Alimentaire Mondial, l’agence des Nations Unies qui fournit une assistance alimentaire à tout le globe, près de 805 millions de personnes souffrent de la faim dans le monde. La majeure partie d’entre elle vit dans les pays en voie de développement, où 13% de la population est dénutrie. C’est notamment le cas de l’Asie qui compte le plus haut pourcentage de personnes affamées (près de 525 millions). Les problèmes de la faim et de la pauvreté semblent caractériser notre modèle de développement économique actuel, mais également ceux des précédents, ils semblent donc être récurrents à l’histoire de la société humaine. L’expo 2015 de Milan, intitulée Nutrire il pianeta, energia per la vita (nourrir la planète, énergie pour la vie) témoigne que ces problèmes donnent lieu à de sérieuses appréhensions pour l’humanité.

Un homme : Muhammad Yunus

La doctrine économique s’est également intéressée à ces questions, en identifiant les causes dans la culture d’une communauté ou même dans le climat d’un territoire et propose comme remèdes des modèles précis de développement, théoriquement efficaces, mais en réalité trop compliqués pour pouvoir être adoptés par des pays qui se trouvent en sous développement. Comme souvent, ceux sont justement les idées les plus simples qui sont les meilleures. Celle de Muhammad Yunus est à la fois simple et utile. Yunus est le père du microcrédit moderne, un système de petit prêt à taux très bas pour ceux qui veulent débuter une activité commerciale, basé sur la seule garantie de la confiance entre créditeur et débiteur.

En vérité, le microcrédit est une pratique qui a déjà été utilisée en Europe occidentale, précisément entre le XV et le XVI siècle. Notamment par le biais des fameuses tontines, une opération où les participants payaient une cotisation au moment de leur entrée et alimentait de fait une caisse commune qui restait source de crédit pour  tout le groupe. On pourrait aussi tracer une analogie avec les monts-de-piété, nés en Italie à la même période. Mais ces deux structures étaient avant tout destinées au crédit à la consommation et elles ne fournissaient donc pas de ressources économiques pour la production au sens strict du terme. Malgré cela, ces vieilles formes possédaient un fort élément de continuité avec le microcrédit moderne à savoir la grande importance conférée à la croissance humaine et à la solidarité entre les individus.

Des femmes puissantes

Yunus a commencé son activité de micro-financement au Bangladesh, après la grave famine de 1974 qui a touché tout le pays et a considérablement réduit les conditions de vie de la population, dont le salaire par habitant en 2012 était de 1963 dollars (par rapport à une moyenne mondiale de 11 750). L’économiste bangladais était convaincu que les raisons de la pauvreté du pays ne dépendaient pas du manque de prédisposition locale aux activités commerciales, ou du manque de capital et d’épargne. Il était encore plus convaincu que « le don d’argent ne constitue pas une solution, ni à court ni à moyen terme (…) Au contraire, du point de vue du destinataire, la charité peut avoir des effets dévastateurs. En effet ceux qui recueillent de l’argent en mendiant ne sont pas motivés par le désir de s’améliorer ».

En 1976, Yunus a fondé la Grameen Bank (littéralement « banque du village »), première banque au monde à accorder des prêts aux plus pauvres en se basant non pas sur le paramètre de la garantie en fonction du risque mais sur la pure confiance. Son premier prêt était seulement de 27 dollars et a été délivré à un groupe de femmes du village de Jobra qui étaient productrices de meubles en bambou. Les techniques de crédit de la Grameen Bank ont rapidement évoluées vers le financement collectif à des groupes de femmes. Chacune d’entre elles  se voyait prêter une somme allant de 150 à 300 dollars.

Dans un document de 1995 intitulé « Performance and sustainibility », la Banque Mondiale a estimé les bénéfices de l’initiative Grameen : c’est avant tout une démonstration que le système fonctionne, le pourcentage d’insolvabilité des clients de Yumus est seulement de 1%, alors que le pourcentage des banques ordinaires avoisine les 6-7%. En outre, la Grameen Bank a été définie financièrement praticable, dans le sens que les profits perçus de l’entreprise ont abondamment dépassé les coûts de gestion. Outre les conséquences économiques, les conséquences sociales et culturelles du microcrédit au Bangladesh sont également importantes. La Grameen Bank a en fait misé sur les micro-financements destinés aux femmes. Yumus considère la gente féminine plus sensées et plus enclines à se consacrer à la famille, ce qui a donné lieu à un impact considérable de l’émancipation féminine.  Parallèlement, il ne faut pas sous-estimer le nombre de personnes tombées entre les mains des usuriers. Depuis sa naissance, la Grameen Bank a distribué plus de 5 milliards de dollars à plus de 5 millions de demandeurs

En 2006, Muhammad Yunus a reçu le prix Nobel pour la paix, mais pas celui pour l’économie. La raison ? Comme on lit dans la motivation de la prestigieuse reconnaissance « la paix durable ne peut pas être obtenue à moins que de larges couches de la population trouvent la méthode pour sortir de la pauvreté ».

La perspective du microcrédit en Occident

Le modèle du microcrédit créé par la Grameen Bank a été appliqué dans beaucoup d’autres pays en voie de développement et là aussi on s’est concentré sur le financement d’entreprises détenues par des femmes. Cependant la prospective la plus intéressante concerne l’applicabilité du microcrédit en Occident industrialisée, où la pauvreté n’est pas du tout un phénomène résiduel (par exemple, dans un pays « riche » comme l’Italie en 2013 12.6% des familles se trouvait en pauvreté relative, et 7.9% en pauvreté absolue). Même si les entreprises qui distribuent des micro-financements sont présentes depuis longtemps dans les pays riches, il semble inévitable que leur prospective soit réduite. Dans les pays dits du Tiers monde (ou ceux en voie de développement), les projets financiers sont en fait de dimensions très réduites et souvent de nature primaire. Il faut en outre ajouter que les marchés sont loin d’être saturés, donc des petites sommes d’argent peuvent instaurer un processus de développement économique relatif.

Dans les pays développés, ces possibilités tendent naturellement à se réduire par les coûts des investissements, par les risques qui y sont liés, et par le niveau de complexité générale de la société (il suffit de penser aux procédures administratives nécessaires pour commencer une activité). Puis en considérant les capitaux majeurs demandés pour réaliser l’investissement, la garantie patrimoniale finit par prendre une importance secondaire.

La réglementation en vigueur (ou le Nouvel Accord sur les exigences minimales de fonds propres signé à Bâle, communément connu sous le nom de BâleII) impose aux banques des pays membres l’accumulation de réserves mesurées au risque de crédit. Dans le cas spécifique des institutions du microcrédit, cela peut comporter des obligations de réserve particulièrement sévères et par conséquent, un coût majeur de la dette pour leurs clients.