L'UE et l'Iran : fausse politique ou vrai aveuglement ?

Article publié le 9 juillet 2003
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Article publié le 9 juillet 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’Europe est-elle embourbée dans l’hypocrisie ou bien ferme-t-elle les yeux sur les violations des droits de l’homme en Iran ?

Dans son livre « La Puissance et la Faiblesse », Robert Kagan décrit l’Europe comme vivant dans un monde post-historique, d’où elle peut confortablement donner au processus de décision en politique étrangère une structure multilatérale, consistant principalement en une coopération par le biais de traités internationaux tels que le Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale, le traité d’interdiction des mines antipersonnel, le protocole de Kyoto, sans oublier les institutions des Nations unies. Et Kagan de demander à point nommé : cette attitude est-elle le produit de la vertu ou celui des circonstances ?

La question de Kagan concerne les dirigeants européens, mais qu’en est-il des citoyens ? Derrière les manifestations pour la paix en Irak et l’omniprésence de Chirac sur le devant de la scène se cache la question suivante : les millions de personnes descendues dans la rue étaient-elles en fait plus anti-américaines qu’en faveur de l’Irak ou de la paix ? Et ce même doute nous amène à cette question : dans ce silence de mort, où sont les foules poussant des cris au nom du peuple d’Iran ? Se pourrait-il que la sacro-sainte souveraineté d’un Etat cruel et dictatorial soit plus importante que les droits civils et humains de presque 70 millions d’Iraniens ?

Alors que peut faire l’Europe ?

Avec l’échec de Khatami, les étudiants et leurs soutiens de la classe moyenne manquent d’un leader bien défini. Bien que défenseurs du droit à la manifestation, le Président Khatami et son frère, leaders du Parti réformateur, ont pourtant cherché à dévaloriser les manifestants. Ne s’exprimant qu’au huitième jour des manifestations, le Président a déclaré : « Si ceux qui s’opposent au système ne représentent que 200, 500 ou 1000 personnes qui profitent des problèmes des étudiants, alors nous sommes fiers d’être aussi forts ». De façon assez effrayante, sa « réinterprétation » créative des évènements (le gouvernement a reconnu plus tard l’arrestation de plus de 4000 personnes) rappelle beaucoup les tactiques que le régime emploie si souvent lui-même : une interprétation des évènements volontairement à contresens, privant les Iraniens de leur liberté d’action en leur disant qu’ils ne sont que les simples pions de forces externes - en général les Américains. De la même façon, son frère a condamné non seulement les miliciens pour être des « voyous », mais aussi les manifestants qui scandaient des slogans insultant les dirigeants du régime.

Alors que peut faire l’Europe ? Première chose, prendre position. Qu’ils se taisent pour des raisons d’opportunisme économique ou de simple provincialisme (mais après ces sept années, peut-on encore sincèrement croire dans les capacités réformistes de Khatami au sein d’une telle théocratie ?), l’Europe et les Etats qui forment son Union pourraient risquer, au moins pour cette fois, d’apprendre d’un homme qu’ils ne snobent que trop souvent : le Président Bush. Le 18 juin dernier, celui-ci s’est adressé publiquement aux « âmes courageuses qui n’hésitent pas à défendre la liberté en Iran » et a déclaré : « l’Amérique se tient loyalement à leur côté, et j'invite vivement l’administration iranienne à les traiter avec le plus grand respect ». Bien évidemment, tant que le reste de la communauté internationale se taira, le régime iranien pourra manipuler ce genre de déclarations et pousser plus loin encore sa rhétorique anti-américaine. Le régime aurait beaucoup plus de difficulté à se défendre contre un concert de voix dont l’Europe ferait partie. Bien sûr, cela ne revient pas à dire que Khatami soit le problème. Il est évident qu’avec lui un pas en avant se fait dans la bonne direction. Mais il faut également reconnaître, si nous ne voulons pas nous retrouver enlisés dans l’hypocrisie, qu’il est évident que Khatami seul ne suffira pas.

L’Union, premier partenaire commercial de l’Iran

Deuxième chose, l’Europe a besoin de développer des propositions spécifiques dans le cadre d’une politique cohérente qui mette une réalité derrière les mots. Malheureusement, les conclusions de la conférence du 16 juin 2003 du Conseil européen sur l’Iran ne mentionnent que vaguement la nécessité d’améliorer la situation en matière de droits de l’homme (une fois seulement, et en passant), tandis que les problèmes liés au nucléaire sont mis en avant dans 6 des 7 conclusions. En revanche, des propositions comme celle présentée récemment au Parlement qui appelait le Conseil européen à faire pression sur le régime iranien pour qu’il autorise un référendum sur la démocratie, surveillées par des observateurs internationaux indépendants, constituent un premier pas prometteur. Bien entendu, tout référendum sur la démocratie constituerait aussi, de facto, un référendum sur un changement significatif de la Constitution iranienne. Tout en étant la marque d’une « démocratie » islamique novice, la Constitution iranienne représente aussi l’obstacle le plus résistant à une démocratie véritable en Iran : elle limite les pouvoirs du Parlement élu en les subordonnant à un conseil d’ecclésiastiques non élus. Ces derniers ont le pouvoir d’invalider toute loi votée par le corps législatif, en la décrétant simplement en violation avec la loi islamique. En résumé, la pression diplomatique, et si besoin la pression économique, sont, dans l’ordre, les armes que l’Europe, premier partenaire commercial de l’Iran, pourrait utiliser pour jouer un rôle essentiel certain dans ce conflit, si elle le décidait.

Troisième et dernière chose, les citoyens européens, en élevant la voix dans la rue et dans les médias, peuvent eux aussi aider à clarifier l’ambiguïté des politiques de leurs dirigeants. Ces derniers invitent les dirigeants iraniens sur la voie d’une réforme pacifique, tout en restant pendant ce temps les témoins de l’effondrement violent des libertés fondamentales : la réduction au silence de plus de 100 journaux, la censure de sites Internet et l’arrestation arbitraire de manifestants pacifistes. Nous devons clarifier notre position, citoyens comme dirigeants, afin que le régime iranien, et surtout les étudiants iraniens, sachent de quel côté nous sommes.