L'Opra, voyage chez les marionnettes siciliennes, patrimoine de l'Unesco 

Article publié le 16 juin 2016
Article publié le 16 juin 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Beaucoup considèrent Palerme comme un théâtre à ciel ouvert, mais également sur de petites scènes, depuis près de 200 ans, se joue une histoire immuable, transmise de père en fils : celle des marionnettistes et de l'Opera dei Pupi. [Photoreportage]

L'Opera dei Pupi sicilien (ou Opra) est né à Palerme en 1826, mais ses racines remontent bien plus loin dans le temps. Il suffit de penser qu’en France, Les Chansons de geste, desquelles elles sont inspirées sont apparues entre les XIe et XIIe siècles.

Cette forme de théâtre populaire avait pris avec le temps les caractères d’"art national". En plus des marionnettes, cela comprenait la structure même des théâtres, des panneaux d'affichage (affiches avec informations et résumés), puis encore les charrettes siciliennes ou le style de certains marchands ambulants de nourriture. C'est grâce à tout ceci que la plupart des siciliens connaît l'Opra comme une expérience «innée». Tout est fait à la main mais avec un soin extrême.  Il suffit de penser  que les roues des charrettes sont décorées avec des motifs floraux minuscules

Pour de nombreux artisans, le théâtre de marionnettes était un moyen de sortir de la crise qui touchait le royaume espagnol à cette époque. Et quand cette forme de spectacle s’imposa, le théâtre populaire finit par prendre un rôle éducatif pour un peuple qui, dans presque sa totalité, était illettré. Le public s’identifiait dans les histoires des marionnettes qui abordaient des thèmes chers à la personnalité sicilienne: la foi religieuse, l'ardeur héroïque, l'amour de la patrie et enfin le triomphe, ceci grâce à des héros mythiques qui représentaient la lutte du bien contre le mal. Inconsciemment, les spectateurs se retrouvaient eux-mêmes dans ce qui était l'éthique chevaleresque d’un spectacle de marionnettes.

Mais aujourd'hui, l'Opra, vit-il encore ? 

Dans les années 50, la diffusion de la télévision a porté un coup dur au théâtre. Chaque histoire se divisait en 300/400 épisodes, joués chaque après-midi et chaque soir, qui avaient le rôle de divertissement, ensuite monopolisé par le petit écran.

Un autre coup très dur est survenu dans les années 80, lorsque les autorités ont accusé les marionnettes d'inciter des comportements mafieux de la part du public et plusieurs théâtres furent fermés. Quelqu'un avec courage, affirma qu’il s’agissait d’une bévue, mais il est très facile de se compromettrer en compagnie du mot « mafia ».

Fin 2001, l'UNESCO a déclaré l'Opera dei Pupi Chef-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel de l'Humanité; reconnaissance internationale qu'il partage avec seulement 5 autres arts sur le territoire italien. Alors pourquoi, aujourd'hui, y-a-t-il seulement trois petits théâtres cachés dans les rues étroites de Palerme

Cette reconnaissance a fourni suffisamment de matière à la spéculation: il suffit d'être en possession d'une collection de marionnettes pour être reconnu comme gardien du bien immatériel. De cette façon, les théâtres ne sont pas reconnus comme tels, mais de la même manière qu’un collectionneur amateur.

Les maîtres marionnettistes, une tradition qui ne s’est pas encore perdue. 

Les petits théâtres appartiennent aux maîtres: Vincenzo Argento, Mimmo Cuticchio ed Enzo Mancuso

Le laboratoire du maître Vincenzo Argento est incroyablement rempli de marionnettes. Pour entrer vous devez esquiver une marionnette de ptérodactyl. Il est assis sur un petit banc à côté d'une table avec tous les outils pour construire et réparer les parties des marionnettes ainsi que les scènes. Il  travaille tous les jours, seul, et le week-end, il fait jouer  ses acteurs dans le petit théâtre à quelques dizaines de mètres. Certains prétendent quil est peut-être «le meilleur constructeur de marionnettes" (Felice Cammarata, Pupi e carretti, Palermo, Italo-Americana Palma, 1976).

"Bonjour, je fais des recherches sur les marionnettes; vous êtes Vincenzo ? "

“Oui”

"J'ai ici un livre qui parle de vous comme le meilleur fabricant de marionnettes ...".

“Oui, c'est moi”.

Durant les matinées passées avec Maestro Argento, la passion de ce marionnettiste ressort lorsqu’il révèle son mécontentement quant à l’impossibilité d’embaucher des apprentis qui pourraient  transmettre la tradition: le taux de participation du public est trop faible, désormais, il se compose essentiellement de groupes scolaires et de touristes. "E si 'un vieni nuddu, nni taliamu nnu specchio" (Si personne ne vient, il ne nous reste plus qu’à nous regarder dans le miroir), dit-il. Mais il y a d'autres anecdotes intéressantes, sur l'antagonisme entre les marionnettistes, qui travaillent rarement ensemble, parce que «Nous sommes tous jaloux de notre travail et chacun croit qu'il est le meilleur», comme admet lui-même Argento .

Nous continuons notre recherche au petite théâtre  "Carlo Magno", des Mancuso, fils d’artiste, dans le quartier de Borgo Vecchio. Quand nous arrivons, Enzo Mancuso est en train de préparer un spectacle sur la passion de Ruggero divisé en 360 épisodes. «Avant le public connaissait l'histoire représentée. Aujourd'hui, le public vient au hasard», dit Mancuso. Pour de telles raisons, le marionnettiste doit faire un travail supplémentaire sur le canevas, et voilà comment l'histoire du légendaire Ruggero est réduite à une quarantaine d’épisodes les plus significatifs.

Un marionnettiste comme Enzo Mancuso parvient à garder en vie la très ancienne tradition de famille grâce à des sacrifices économiques. Avec un air désolé, il rappelle l'abandon subi par la Direction Générale du tourisme.  Le théâtre "Carlo Magno", est, en fait, derrière un hôtel bien connu, toujours plein de touristes à peine débarqués au port, mais ceux qui y arrivent, le font par hasard car il  manque des informations pour les voyageurs. L'autre source de public est composée d'étudiants, guidés uniquement par la passion de l'enseignant et non pas par un choix éducatif précis.

Et les marionnettes émigrent... 

Et c’est pour cette raison que les marionnettes se voient «forcées» de quitter le pays, de temps à autre, pour participer à des festivals de théâtre de marionnettes en Europe (il y a une forme de ce théâtre en France et en Belgique).

Les marionnettistes doivent savoir tout faire: de la construction du théâtre et des marionnettes, à la régie des spectacles. Durant la rencontre avec le maître Mancuso,  Pietro Sasso entre. Sculpteur palermitain, il travaille à la préparation de son exposition "Dialogando con il legno". Tous deux sont amis et chacun respecte le travail de l'autre. Pietro demande: «C’est prêt?" Enzo a répondu: "Bien sûr, c’est prêt."

Devant mes yeux,  apparaît la déposition d'un Christ crucifié, réparé par Enzo pour son ami Pietro. Une véritable œuvre d'art.

 Ensuite, il y a Mimmo Cuticchio, conteur et acteur de théâtre connu au niveau international, héritier de la tradition des "cuntisti" protégée par l'UNESCO. Le 8 juin, il a reçu le prix Ravesi "Dal Testo allo Schermo" (du Texte à l’Ecran) décerné par le comité d'honneur de la SalinaDocFest. L’Ansa a publié à ce propos "Le Cunto épique et chevaleresque est de retour dans le monde avec sa charge utopique. Il nous rappelle ainsi que l'Europe devrait être une Mère accueillante et que migrer n’est pas un crime". Si le documentaire illustre la réalité en racontant une histoire, Mimmo Cuticchio fait l'inverse: il commence à partir d’un grand récit de la tradition épique et chevaleresque pour arriver à la réalité contemporaine et nous parler de notre destin dans le monde ".

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«Désormais, les paladins sont à la conquête du monde, peu à peu qu’ils achètent la patine de l’objet ancien, mais pour ce faire, ils ont abandonné la scène, et sans le charme de la scène,  la marionnette n’a plus de sens." Felice Cammarata avait raison  (Pupi e carretti, Palermo, Italo-Americana Palma, 1976).".