Londres : Hackney Wick, Fish Island et l'ombre du cool

Article publié le 1 mars 2016
Article publié le 1 mars 2016

Les quartiers londoniens Hackney Wick et Fish Island, qui accueillent la plus grande concentration de studios d'artistes en Europe, ont vu s'installer sur la rive voisine les Jeux Olympiques de 2012. Depuis, les paillettes sont retombées et les collants moulants sont partis sprinter ailleurs. Mais pour les locaux menacés d'exclusion, les courbatures s'annoncent plus longues que prévues. Reportage.

Alors que les portes du métro aérien s'ouvrent sur la plateforme humide, une station avant Stratford, on peut apercevoir en un coup d'œil les métamorphoses ayant traversé l'est londonien au cours des dernières années. Au premier plan, deux immenses lettres rouges, un H et un W, recouvrent la façade d'une ancienne usine, signant ainsi les initiales de ce quartier qui fut autrefois le fleuron de l'économie britannique. Plus loin, derrière un labyrinthe de rues centenaires que les artistes locaux ont catapultées dans notre époque, on devine le canal River Lea, séparant Hackney Wick de sa soeur jumelle, Fish Island. Plus discrète et moins tapageuse, la partie épargnée par les curieux et les pub crawlers regorge des mêmes trésors : usines victoriennes et entrepôts gigantesques, ou encore la plus ancienne fumerie de saumon de Londres. Le tout est désormais reconverti, partiellement ou totalement, en espace commun de travail et d'habitation, ou en lieux ouverts à vocation sociale, artistique ou culturelle. Enfin, derrière ces deux parcelles de terre, comme un autre monde s'apprêtant à les percuter, le stade Olympique et la tour Arcelor Mittal Orbit se fondent dans la grisaille. Vestiges des Jeux Olympiques (JO) de Londres en 2012.

Du pain et des Jeux

En vérité, ce graffiti rouge fut découpé dans une peinture murale commandée par Coca-Cola (sponsor des JO, nda) qui recouvrait l'intégralité du mur avant d'être vandalisé du mot « shame » par des habitants outragés. Aujourd'hui, rien ne subsiste de cette polémique (il est presque impossible de trouver une image du mur vandalisé, sauf ici, nda) qui serait bien banale si elle ne symbolisait pas un problème bien plus important. Un problème auquel les habitants de Hackney Wick et Fish Island (HWFI) font face et qui constitue un cas d'école de gentrification et d'abus de pouvoir. Le tout dans une ville qui compte l'un des plus hauts taux d'inégalités socio-économiques d'Europe. 

Quand l'industrie traditionnelle, qui était le cœur de l'activité locale (c'est en ces murs que fut inventé le premier plastique artificiel, la parkesine, nda) s'est effondrée dans les années 1980, des hectares d'espaces et de bâtiments se sont retrouvés inoccupés, puis squattés et enfin habités, le plus souvent par des artistes fauchés. Dans cet état d'autarcie créative, une nouvelle génération d'habitants d'HWFI a posé les bases d'un système socio- économique parallèle, dont les principes d'entraide, de spontanéité, et de libre expérimentation ont coloré la brique et les pavés dans l'indifférence relative du capital et des pouvoirs publics durant des années. Jusqu'à ce que l'annonce de la venue des JO et ses promesses de profits rapides fassent saliver dans les bureaux de la City.

« R. is the new G. »

Il y a encore une dizaine d'années, il était commun de dire que si vous connaissiez le sens du terme gentrification, c'est que vous y preniez certainement part. D'une formule académique (inventé par la chercheuse londonienne Ruth Glass en 1964, nda), le mot est aujourd'hui très largement utilisé, le plus souvent dans des discours d'accusation. Le « Mot G. » a donc été progressivement banni du vocabulaire des promoteurs immobiliers, où il fut remplacé par des termes à connotation nettement plus positive tels que « régénération », apparaissant comme autant de symptômes dans le manuel d'anti-gentrification pour les conseils locaux londoniens Staying Put.

On y trouve notamment deux questions dans la catégorie des « signes à rechercher concernant la gentrification de votre quartier » : « Votre conseil local est-il listé comment un site de développement potentiel ? » et « Votre quartier fait-il partie des "domaines d'opportunité" du London Plan ? » Concernant le « domaine d'opportunité » qu'est devenu HWFI, une recherche dans les dossiers de la London Legacy Development Corporation (LLDC), l'organisme en charge de ladite régénération post JO, peut être éloquente. Dans un petit encadré y est ainsi écrit : « Nous considérons actuellement combien de logements abordables peuvent être inclus dans le plan et nous nous dirigeons vers une cible de 10% ». 

Quant au regain d'activité économique que les JO étaient sensés apporter avec eux via l'afflux de touristes, les habitants d'HWFI n'en n'ont eu que les miettes puisque les autorités locales ont décidé de fermer la station de métro Hackney Wick durant les semaines des Jeux pour concentrer les voyageurs sur Stratford uniquement. En résumé, si vous habitiez à Hackney Wick ou Fish Island avant les Jeux Olympiques, si vos moyens ne vous permettent pas d'accéder à un appartement de ce type  (minimum 400 000 livres pour un studio, nda) et si votre famille compte plus de deux membres, vos chances de demeurer dans les environs de votre foyer varient entre une à deux sur dix...

En effet, la LLDC possède une part grandissante des terrains et bâtiments de Hackney Wick où ils disposent des planning powers, qui leur donnent la possibilité d'acheter ce qui n'est pas encore à eux via le tout puissant Compulsory Purchase Order. Ou bien, vous pouvez décider de rester, devenir plus pauvre à mesure que les loyers augmentent, et vous démener tout en voyant les autres boire leurs frappuccino à 5 livres, et en pensant (à tort) que les propriétaires de cafés hipsters où les artistes sont les raisons de vos problèmes... Mais, alors que les premiers ne sont que le symptôme d'un mécanisme plus profond, les seconds sont très souvent victimes eux-mêmes de la gentrification.

Hackney, the cool and the banned

« Les artistes à Londres cherchent généralement des loyers plus bas que les autres catégories socio-professionnelles. En ce moment, c'est un gros problème car il est clair que les artistes et les "créatifs"sont responsables de l'actuelle flambée des prix à Hackney Wick. Les artistes rendent un endroit comme celui-ci bien plus acceptable et y attirent une économie qui n'est pas accessible pour beaucoup de ses habitants de longue date », commente  Richard Brown, interrogeant la responsabilité des artistes dans leur milieu de vie via son initiative Affordable Wick.

Avant tout, il serait probablement bénéfique de séparer les deux visages du phénomène. Le plus évident à HWFI et le plus critiqué est sans doute le place-marking, machine sophistiquée visant à faire une marque d'un quartier pour le rendre sexy, notamment à travers les medias lifestyle ou l'implantation directe de boutiques en vogue. Les artistes, volontairement ou non, ne sont généralement que des accessoires de ce processus qui finit par les pousser vers la sortie à plus ou moins long terme.  Face à cette invasion portant le masque du cool, les réactions de résistance fleurissent sans coordination à HWFI, de manière parfois incongrue. La plus célèbre restant la fameuse campagne « Keep Hackney Crap ».

Mais c'est sous la surface, sous des formes moins glamours, que se jouent les vraies étapes de ce processus où les abstractions numéraires d'une criminalité en col blanc engendrent une souffrance sociale bien réelle. Il est très commode pour les acteurs œuvrant activement à la gentrification de faire croire que celle-ci est une loi naturelle, comme la gravité ou la certitude de ne trouver aucune trace de poisson dans une barquette de surimi. Ce sont ceux-là même qui sous-entendent que l'expulsion des populations précédentes au nom de la régénération serait la seule alternative à une misérable localité. 

Beaucoup d'habitants d'HWFI appellent de leurs vœux une régénération qui signifierait  une organisation locale plus adéquate concernant les infrastructures ou la sécurité. Mais il est absurde qu'ils ne l'obtiennent qu'en échange de leur départ. Face à ce discours de darwinisme urbain, il faut opposer l'idée que des loyers élevés ne sont pas le dernier rempart face à un chaos urbain fantasmé. « L'opposé de la gentrification est rapidement devenu moins marginale, et plus organisé », écrivait le journaliste Dan Hancox dans les colonnes du Guardian.

Sans cela, HWFI suivra le même chemin que Shoreditch ou Elephant and Castle quelques années plus tôt, où les couches populaires, balayées du dos de la main, ont du céder la place à une vie sociale et culturelle hors de prix, organisée comme un centre commercial. Et du joyeux chaos de l’île poisson, il ne restera que quelques arrêtes.

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Cet article fait partie de notre série de reportages EUtoo 2015 sur les déçus de l'Europe, initiative soutenue par la Commission Européenne.