"Loin des hommes" : un western européen 

Article publié le 9 octobre 2015
Article publié le 9 octobre 2015

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Présenté au Festival de Venise l'an dernier et inspiré d'une nouvelle d'Albert Camus, le film Loin des hommes, du réalisateur français David Oelhoffen, arrive sur les écrans pour nous faire vivre le parcours de deux personnages solitaires en quête de leur identité et de leurs racines.

Les mots qu'a écrits Albert Camus, l'un des penseurs les plus importants du XXème siècle, dans sa nouvelle L'Hôte, revêtent aujourd'hui une signification toute particulière dans un monde sans frontière et marqué par la migration continue d'êtres humains arrachés à leurs racines par des conflits. Il semble que le réalisateur David Oelhoffen a perçu dans le court récit de son compatriote une situation analogue à celle causée par les terribles évènements qui se déroulent en Syrie, en Irak ou en Afghanistan, et qui ont des répercussions politiques, économiques et humanitaires au sein de nos frontières européennes. Loin des hommes est une adaptation libre du texte de Camus et un excellent sujet de réflexion sur l'humanisme et la responsabilité historique du vieux continent vis-à-vis de ces pays, et en particulier des réfugiés. 

Le film a été présenté à de nombreux festivals, notamment le Festival du cinéma français organisé à Madrid au mois de juin dernier, en présence du réalisateur, du co-producteur et acteur principal Viggo Mortensen, et de l'actrice espagnole Ángela Molina qui a joué un petit rôle dans le film. Ce film rappelle nécessairement le genre du western, mais “à l'européenne”. Les vastes plaines désertiques de l'Algérie, la situation politique et sociale de l'époque post-coloniale et deux personnages apatrides composent le récit d'une éprouvante "odyssée chimérique". 

Daru (Viggo Mortensen) est enseignant dans une école perdue au beau milieu du paysage escarpé et solitaire de l'Atlas – un lieu reclus et apaisant où il peut oublier la violence du conflit franco-algérien qu'il a vécu, et où il transmet à ses élèves ses propres convictions morales immuables. Toutefois, cet équilibre est bouleversé lorsque les milices françaises appelées à contrecarrer les "rebelles" algériens et à faire régner l'ordre en vue de la libération coloniale, confient à cet enseignant reconverti la mission d'escorter Mohamed (Reda Kateb), un prisonnier accusé de meurtre, pour qu'il soit jugé par la loi occidentale, et non par la loi du sang comme le réclament les villageois.

À partir de là, le personnage campé par Mortensen se voit contraint par les circonstances de s'engager en compagnie du prisonnier sur un chemin qui les poussera tous deux à apprendre l'un de l'autre et à donner du sens aux notions de fraternité, d'amitié, et de loyauté. Daru et Mohamed sont deux personnages antithétiques que leurs visions du monde et leurs définitions de la loi et de la justice opposent. Néanmoins, tous deux sont capables de se trouver des points communs, des terrains d'entente qui vont au-delà de ce qui est dicté par la parole des hommes (et celle de Dieu) et de l'insignifiance de certaines de leurs actions.

Loin des hommes apparaît donc comme un film nécessaire et réfléchi, qui met en relief la force incroyable d'un texte à caractère philosophique, humaniste et existentiel que Camus a écrit dans les années 1950. Oelhoffen a su transformer avec brio ce récit, court mais débordant de richesses, en une magnifique fresque où s'entremêlent les concepts de partage et de compréhension entre des cultures différentes. Il a également le mérite d'avoir su faire reposer le poids du récit sur les épaules de deux personnages remarquables, peu bavards, mais dont les gestes et les regards en disent long, et qui, dans leur pèlerinage, sont en quête d'un lieu où la justice revêt son sens le plus universel : la paix avec soi-même.