Ljubljana : un squat hors la loi ouvre sa porte aux réfugiés 

Article publié le 13 mars 2017
Article publié le 13 mars 2017

Dans la capitale slovène, de jeunes activistes et migrants se rassemblent dans un squat. Objectif : promouvoir une culture de la solidarité envers les réfugiés du pays. Reportage dans un endroit qui tente de faire le bien.

Ljubljana, une après-midi d’hiver. Au numéro 72 de la rue Trubarjeva, trois lettres peintes en bleu au-dessus d’un porche attirent le regard : ROG. Une statue futuriste et un vélo étincelant montent la garde près de l’entrée, donnant sur une cour intérieure en ruine. Passée la porte principale, on pénètre dans une vaste enceinte de 7000 m2, ceinturée par un mur de béton où se succèdent les graffitis. Divers bâtiments plus ou moins délabrés occupent inégalement l’espace. Dans la cour, barbelés, pots de peintures vides, poutres, plaques de tôles et œuvres d’art aux formes tortueuses se disputent le terrain avec les herbes folles. Bienvenue à ROG, le plus célèbre squat de Ljubljana.

Refugees welcome

Il faut d’abord traverser la cour principale et laisser le plus imposant édifice du complexe sur sa droite avant de parvenir devant la porte battante d’un bâtiment discret. Un escalier étonnamment préservé mène au premier étage. Poussez une dernière porte, et vous voilà face à une scène inattendue : dans une vaste salle refaite à neuf, une douzaine de personnes s’agitent dans la pénombre, munies de projecteurs, de marionnettes ou de caméras vidéo. Quatre groupes se succèdent tour à tour au centre de la pièce sous le feu des projecteurs. Un homme légèrement en retrait orchestre l’enchaînement de ces scènes silencieuses interprétées par les participants. « Nous organisons un atelier de cinéma toutes les semaines, explique-t-il. Aujourd’hui, c’est la troisième leçon. L’objectif des travaux pratiques est de réaliser une scène animée sans bouger la caméra. »

Mais qui sont les participants de cet atelier original, organisé en plein milieu de semaine ? « Il y a environ deux tiers de réfugiés, explique le professeur, Gregor Kovacicbajt. Les autres sont des membres de la communauté de ROG qui ont voulu participer à la formation. » Gregor est lui-même bénévole : salarié dans une société de production, il se relaie avec l’un de ses collègues pour venir ici une à deux fois par semaine. Interrogée, l’une des participantes de l’atelier explique : « J’ai grandi au Maroc, mais j’habite à Ljubljana depuis six mois. Je viens souvent à ROG car je suis en phase avec les valeurs de cet endroit. J’ai commencé à m’impliquer davantage quand on m’a proposé d’aider les bénévoles qui enseignent le slovène à des groupes de réfugiés. Ils avaient besoin de quelqu’un pour traduire en arabe. »

Si les membres de ROG se sont récemment impliqués dans l’accueil et l’intégration de groupes de migrants, la brève histoire du squat reflète assez bien sa démarche engagée : cette ancienne usine de vélo, investie par des activistes et des artistes depuis 2006, a d’abord été le quartier général des laissés-pour-compte de la guerre des Balkans. C’est en effet ici que se sont réunis à de nombreuses reprises  les « effacés » de Slovénie, ces résidents yougoslaves supprimés des registres civils par l’État slovène lors de l’indépendance, malgré les nombreuses condamnations de la Cour de Justice européenne. Face à la nouvelle crise des migrants, ROG accueille depuis l’année dernière des groupes de réfugiés pour participer à divers activités et formations avec les membres du squat. Une démarche qui lui a valu d’être attaquée en juin dernier par un groupe de trente néonazistes, peu après une tentative d’expropriation par la municipalité. Située à l’extrémité de la « Route des Balkans » empruntée par les migrants en transit vers l’Europe Occidentale, Ljubljana fait face depuis l’année dernière à un afflux de nouveaux arrivants, soulevant des réactions mitigées.

« Promouvoir la solidarité en faveur des plus faibles »

 «  Je suis ici depuis les débuts de ROG. Nous avons toujours travaillé avec les groupes discriminés », raconte Aigul Hakimova, leader du programme Second Home (Deuxième Maison, nda) du squat. « La plupart des réfugiés viennent ici car ils ont besoin se se socialiser et de se changer les idées. Ici, il y a une dignité entre nous, personne n’est victimisé et nous prenons les décisions ensemble. » Presque tous les jours, Second Home organise diverses activités auxquelles participent également les activistes, du cours de langue et de cuisine aux ateliers de réparation de vélo, en passant par les cours de théâtre. Chaque jeudi, une assemblée réunie également réfugiés et activistes : «  Nous voulons créer une communauté de migrants auto-gérée, capable de s’organiser et d’être auto-suffisante, précise Aigul. Pendant les assemblées, nous avons des débats animés sur l’objectif de cette communauté. Certains veulent organiser davantage de soirées et d’évènements informels, et d’autres, comme moi, demandent à mettre l’accent sur les formations ».

Soixante à quatre-vingt migrants viendraient ainsi à ROG chaque semaine. Mais le noyeau dur du mouvement est composé d’une vingtaine d’individus, dont dix réfugiés. Parmi eux, Hassan, 22 ans, originaire du Kurdistan, est en attente de régularisation depuis onze mois. « J’ai aidé à réparer et à repeindre l’endroit où nous organisons nos réunions, qui était en ruine et n’avait pas accès à l’électricité, explique-t-il. Je parle de ce programme aux autres résidents de mon foyer, pour leur proposer de venir voir ce qui se passe. Ça fait toujours du bien de rencontrer du monde et d’apprendre de nouvelles choses. »

Attaqué en justice par le gouvernement, l’avenir de ROG repose aujourd’hui dans les mains d’une poignée d’activistes déterminés à occuper les lieux. Situé à seulement quelques minutes du centre-ville, ce squat pas comme les autres continue d’attirer bon nombre de touristes et de curieux. « Nous vivons dans une société capitaliste et nous cherchons à promouvoir la solidarité en faveur des plus faibles, résume Aigul. Nous voulons créer un mouvement politique qui inclue à niveau égal tous les réfugiés, et empêcher l’appropriation de ce lieu par un groupe d’intérêt restreint. » 

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