Livre : le spleen berlinois des « ratés polonais »

Article publié le 3 janvier 2013
Article publié le 3 janvier 2013

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Les fondateurs du légendaire « club des ratés polonais » à Berlin ont écrit un livre qui porte le même nom. Les deux auteurs y apportent un éclairage divertissant sur la relation germano-polonaise et décrivent leur vision de l’Allemagne.

Samedi soir, au 168 Ackerstrasse, dans le quartier de Mitte. Adam Gusowski, 39 ans, s’avance vers le micro et salue les spectateurs avec l’accent polonais. À un moment, le deuxième organisateur de la soirée, Piotr Mordel, le rejoint sur la petite scène. Les deux compères parlent du fait que Gusowski a récemment quitté l’église, de Joachim Gauck (actuel président fédéral d'Allemagne, ndlr) et des relations germano-polonaises. De temps à autre, ils intercalent la diffusion de films « maison » (les leurs), dansent la polka, pour finir au bar autour d’une vodka.

À Berlin, le « club des ratés polonais » est à la fois un bar, un lieu de la culture germano-polonaise et une institution. Gusowski et Mordel l’appellent leur « salle de séjour élargie ». Ils viennent d’écrire un livre sur son histoire et son origine. « Une sorte de bilan. Enfin, bilan, entre guillemets », explique Mordel en roulant les r. Et Gusowski d’ajouter : « Ce livre est un résumé de notre travail satirique. »

Lire aussi sur cafebabel.com : « Le club des losers polonais»

En ce début de soirée, il n’y a pas encore de clients. Les deux hommes s’asseyent l’un en face de l’autre dans le club vide. Leur jeu de questions-réponses fait penser à un match de ping-pong. Gusowki dit à son ami : « Je ne connais pas tes textes, en fait. Mais on dit qu’ils sont presque aussi bien que les miens. » Mordel, 51 ans, gauche, barbe légèrement grisonnante, réplique : « Ma copine pense que tes textes aussi sont pas mal. »

L’un comme l’autre ont émigré à Berlin peu avant la chute du mur, en 1988. « En Allemagne, tu peux travailler quelques jours par semaine, rester à paresser sur le canapé le reste du temps et te payer tranquillement deux ou trois Mercedes. » Voilà ce qu’on lit dans la partie du livre où ils exposent avec humour leurs attentes d’alors.

Mensonges, rêveries et folies

Mais les éléments biographiques ne représentent qu’une petite partie de la chose. « Le reste, ce sont des mensonges, des rêveries et des folies », explique Mordel. Des « folies », c’est ainsi que se présente aussi le programme du club. Le « show du lieutenant » commence toujours à 21h37, heure du décès du pape Jean-Paul II – coup de griffe au catholicisme polonais.

Avec ce « show du lieutenant », ils occupent la scène, philosophent sur les relations germano-polonaises, montrent des sondages micro-trottoir sur les sujets les plus absurdes, du genre : en 2030, quelle langue aura pris le dessus, l’allemand ou le polonais ? Et ce, toujours à grand renfort de stéréotypes, tels ceux sur les Polonais chapardeurs, qui font rire le public.Entre les lignes, le lecteur apprend aussi des choses sur l’histoire germano-polonaise. Dans le chapitre « mille ans de voisinage », les auteurs racontent la christianisation de la Pologne sous le règne du roi Mieszko. « En une fois, sous son règne, ont été instaurés le féodalisme, l’assolement triennal, les impôts et l’inquisition. Le boulot, le jeûne et l’abstinence sexuelle jusqu’au mariage. »

« Nous voulons susciter l’intérêt de nos voisins », déclare Mordel. Le tandem ne veut pas se comparer à l’humoriste et écrivain Steffen Möller, qui fait carrière grâce à ses blagues sur les Allemands et les Polonais. « Nous n’étions absolument pas obligés d’écrire ce livre », explique Gusowski. L’un et l’autre ont en effet des métiers bourgeois et travaillent comme réalisateurs, acteurs et également pour la radio. « Ce club, c’est notre hobby, d’ailleurs tout le monde ici travaille bénévolement. »

La supportable légèreté du raté

La naissance du club et l’origine de son nom sont expliqués dès l’introduction : « Nous voulions ajouter à notre quotidien un peu terne quelque chose de l’ordre du merveilleux, du conte. C’est par plaisanterie que nous nous sommes appelés ratés. Parfois ça correspondait à notre ressenti. »

Peut-on encore parler de « ratés » au bout de onze ans de succès ? « Bien sûr », répond Gusowski. C’est selon lui un nom qui vous déleste, vous libère des attentes exigeantes. « C’est ainsi qu’on intériorise une véritable légèreté. » Une véritable thérapie.

Le club a connu des hauts et des bas. Après le déménagement il y a cinq ans, son avenir était incertain. Une évacuation forcée menaçait le projet culturel où les « ratés » avaient leur bar. Le propriétaire voulait louer les locaux aux particuliers ou aux commerçants. Le Land de Berlin a heureusement proposé un autre lieu comme solution de remplacement.

« Dans le livre, nous tendons aussi un miroir aux Allemands, un miroir au travers duquel ils peuvent se voir », souligne Mordel. Ainsi, le côté prétendument ordonné des Allemands trouve ses limites quand on aborde les dialectes : « Plus on voit du pays en Allemagne, plus on découvre de dialectes bizarres. Et moins on trouve de l’ordre. »

Le dernier chapitre examine la question de savoir comment Polonais et Allemands pourraient se rapprocher les uns des autres. Il conseille une distance géographique entre les deux pays, ce qui n’est concrètement pas possible, « et en plus il faudrait au moins trois mille kilomètres ». C’est seulement ainsi que les voisins pourraient à nouveau se fournir mutuellement de l’exotisme. « Alors, et alors seulement, la Pologne serait un pays dont on rêve en Allemagne. » Telle est la conclusion.

Lire : Adam Gusowski & Piotr Mordel : Der Club der polnischen Versager. Rowohlt Taschenbuch Verlag

L'auteur de cet article, Markus Nowak, est membre du réseau Europe de l'Est n-ost.

Photo : couverture du livre ©Rowohlt; dans le texte avec l'aimable autorisation de ©polnischeversager.de