Lituanie : les coulisses des préparatifs à l’euro

Article publié le 12 septembre 2014
Article publié le 12 septembre 2014

L’ex-tigre balte rejoindra l’arène bancaire de Francfort le 1er janvier 2015. Comment se déroulent les préparations de l’introduction de l’euro en Lituanie ? Comment réagissent les citoyens à ce nouveau changement de monnaie ? Cafébabel s’est rendu sur le terrain pour apprécier les préparatifs.

Inflation, développement économique, perte d’identité, ouverture sur le marché européen… toutes ces idées traversent l’esprit des Lituaniens quand on évoque l’adhésion à l’euro. À Kaunas - deuxième ville du pays - comme partout ailleurs en Lituanie, la date de l’entrée officielle de l’euro est fixée au 1er janvier 2015. Nous avons pourtant réussi à payer en euros à plusieurs reprises sur le marché de Kaunas. Le vendeur de miel a même accepté sans broncher. Il a sorti sa calculette pour nous donner le montant exact : 8 litas (2,30 euros). La vendeuse de champignons a quant à elle répondu : « Tout dépend de la quantité que vous achetez ! »

D’après la maraîchère, le directeur du marché lui avait expliqué qu’il était déjà permis de payer en euros. Ce dernier assure pour sa part que les euros ne peuvent être mis sur marché qu’à partir du 1er janvier. Comme quoi, la théorie n’est pas toujours appliquée…

Les banques se préparent elles aussi au changement. Des distributeurs d’euros  sont déjà disponibles dans les grandes agences de Kaunas. Le gouvernement et la Banque de Lituanie organisent des sessions d’information dans les villages. Un bus fait une tournée de six mois dans les quatre coins du pays pour répondre aux questions des citoyens.

Un site uniquement consacré à l’euro rassemble toutes les données pratiques et théoriques. Bref, l’information est disponible en masse, les citoyens n'ont plus qu'à prendre note. « Je ne regarde pas la télévision et je n’écoute pas la radio, mais j’ai reçu suffisamment d’informations par le biais de mon entourage », explique un étudiant de 23 ans. Le temps d'un micro-trottoir, la dizaine de personnes interrogées connaissaient toutes le taux de change (3,4528 litas pour un euro).

La confiance peine à s’installer

La « culture de la patience » prévaut auprès des Lituaniens, la population est habituée au changement de monnaies. En près de 25 ans, le pays en aura eu quatre différentes : rouble (1940-1991), talon (1991-1993), litas (1993-2014) et euro (à partir de 2015).

Selon l’Eurobaromètre de juin 2014, 35 % des Lituaniens estiment que la monnaie unique aura des conséquences personnelles positives, contre 44 % de négatives. « Nous avons besoin de preuves : dès que nous aurons les euros dans nos mains, cela permettra d’établir la confiance », selon Rytis Krušinskas et Daiva Dumčiuvienė, professeurs à l’université de technologie de Kaunas (KTU). Selon un passant de 50 ans, « c’est moitié-moitié : d’une part, nous pourrons utiliser l’euro dans les autres pays européens. D’autre part, les vieilles personnes auront des difficultés à s’adapter et il faudra du temps ».

L’inflation inquiète aussi : « La population craint avant tout que les prix grimpent en flèche et, en tant que Banque centrale, nous tentons d’expliquer que oui, les prix pourraient augmenter un peu, mais pas de manière considérable », indique Marius Skuodis, spécialiste des affaires européennes auprès de la Banque de Lituanie.

La question de l’identité pose également question. Frappé pour la première fois en 1922, le litas a été utilisé jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale. À partir de janvier, les Lituaniens devront donc abandonner leur monnaie nationale, symbole de la délivrance de l’emprise de la Russie. 

Un autre malaise identitaire surgit lorsque l’on parle avec les habitants de Kaunas : un sentiment d’infériorité est omniprésent par rapport à l’actuelle capitale Vilnius. À la filiale de la Banque centrale à Kaunas, on nous a renvoyé vers les bureaux de Vilnius pour répondre à nos questions. Même dans les médias, les experts interrogés viennent de Vilnius, négligeant ainsi l’importance de cette ville qui fut pourtant la capitale du pays entre 1920 et 1939.

L’euro va arriver, mais comment cela va se passer ?

Les Lituaniens auront deux semaines pour se débarrasser de leurs derniers litas dans les magasins. Pendant le premier semestre de 2015, ils auront aussi l’occasion de changer leur monnaie nationale dans les banques. Environ 700 points d’échange seront à leur disposition. La Banque centrale européenne (BCE) a publié une infographie pour expliquer toutes les étapes.

Selon les estimations à long terme de la Banque de Lituanie, les coûts s’élèveraient à près de 600 millions d’euros alors que les bénéfices pourraient atteindre 11,6 milliards d’euros, selon Marius Skuodis. « Mais personne ne sait combien de temps la zone euro va survivre », déclare pour sa part Rytis Krušinskas en ajoutant : « si l’un des grands États de la zone euro décide de partir, tout peut tomber comme un château de cartes. »

Le gouvernement, les communes et les associations d’entreprises se sont engagés dans un mémorandum à suivre les bonnes pratiques qui visent à garantir une conversion équitable des produits et des services.

Après des années de coupes budgétaires dans les retraites, les salaires et les allocations de chômage, le gouvernement a décidé de profiter de l’adoption de l’euro pour augmenter le salaire minimum de 1000 litas (290 euros) à 300 euros.

Le changement de monnaie pourrait être également l’occasion de contrôler le transfert d’argent venant du marché noir. « Les banques se sont engagées à dévoiler les noms des personnes qui voulaient échanger en euros plus de 20 000 litas (près de 5 800 euros) », indique Rytis Krušinskas. Cependant, il n’y a aucune contrainte juridique liée à cet engagement. « Certaines personnes se rendent dans les villages pour essayer d’échanger illicitement des euros. Les risques d’actes criminels et d’escroqueries existent », poursuit le professeur de la KTU. D’où l’importance d’informer toutes les classes de la société.

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale dé­diée à Kaunas et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet eu in mo­tion lancé par ca­fé­ba­bel avec le sou­tien du par­le­ment eu­ro­péen et la fon­da­tion hip­po­crène. Retrouvez bien­tôt, tous les ar­ticles en cou­ver­ture du ma­ga­zine.