L'Italie et les migrants : le dilemme des casernes

Article publié le 6 juillet 2016

L’Italie a soumis la proposition Migration Compact pour aborder les questions migratoires. Ce plan a été accueilli favorablement par Juncker, le président de la Commission européenne, mais un peu moins par Angela Merkel la chancelière allemande. En attendant que Bruxelles réfléchisse, l’Italie ne pourrait-elle pas s’organiser toute seule ?

Il n’y a pas grand-chose à dire à ce sujet : la question des migrants, souvent instrumentalisée, a été un des arguments pour lesquels les Britanniques ont voté en faveur du Leave. Il s’agit pourtant de la question sur laquelle l’Union européenne peut trouver une nouvelle cohésion et un nouvel élan. Pendant le référendum sur le Brexit, l’Italie a connu de nouvelles vagues d’arrivées de migrants, plus de 5 000 réfugiés ont débarqué sur les côtes siciliennes en quelques jours. 

C'est pourquoi, dans les mois qui ont précédé, l’Italie a soumis à l’Europe une proposition dénommée Migration Compact concernant la gestion de la question migratoire. Ce plan prévoit la coopération à la frontière entre les pays membres et des financements pour les pays de départ des flux migratoires, par le biais d’obligations que l’Europe verserait à l’Afrique. Cette proposition a été accueillie favorablement par Juncker, le président de la Commission européenne, l’Allemagne semble en revanche un peu moins enthousiaste, mais la proposition semble depuis être en stand-by et ne plus être à l’ordre du jour de de l'agenda européen. Tout est fini ? Peut-être pas. Une autre possibilité, peut-être trop rapidement mise de côté, existe. Une possibilité suggérée par Report, une émission d’enquêtes, le 8 mai dernier, dans un reportage intitulé La via di uscita (Issue, ndlr) : pourquoi ne pas utiliser les casernes militaires abandonnées pour accueillir les migrants ?

Le problème

Pour reprendre les propos de Milena Gabbanelli, la journaliste-présentatrice du programme, l’Europe doit faire face au « plus grand déplacement de peuples depuis la Seconde Guerre mondiale, cette migration est en partie causée par les guerres de l’Occident. Bien que des sommets concernant la question migratoire se succèdent, les pays européens continuent à “refourguer” le problème aux voisins. L’Italie est au bout de cette chaîne ». L’enquête des journalistes Pasquale, Valesini et Marrucci veut transformer cette urgence en opportunité pour l’Italie, l’Europe et les migrants.

Situons le problème. Depuis 2011, la Syrie est touchée par une guerre civile contre le gouvernement de Bachar el-Assad. Cette guerre, les persécutions de l’État Islamique et les bombardements russes, américains et français ont poussé 4,8 millions de Syriens, sur les 22 millions que compte le pays, à fuir l’enfer du quotidien. Environ 2,5 millions sont partis en Turquie et près de 500 000 ont trouvé refuge en Serbie, en Allemagne et en Suède. En Irak, (35 millions d’habitants) les incursions de Daech ont conduit 3,5 millions de personnes à fuir, et plus de 150 000 d’entre elles ont effectué une demande d’asile en Europe. 2,6 millions de réfugiés viennent aussi d’Afghanistan, 274 000 d’entre eux sont des demandeurs d’asile. Sans oublier les 73 000 migrants en provenance du Pakistan. Et ils arrivent tous par la dénommée « route des Balkans », le parcours jusqu’à présent privilégié pour atteindre les pays d’Europe du Nord.

En 2015, la Bulgarie fût le premier pays à avoir mis en pratique l’idée d’une barrière physique en érigeant un mur de 100 km de long sur la frontière turque, suivie par la Hongrie avec un mur sur la frontière serbe, puis par ceux entre la Slovénie et la Croatie puis entre la Macédoine et la Grèce. La route des Balkans ? Blindée. Dixit le gouvernement grec, 54 000 migrants auraient été bloqués dans le pays .

L’accord « de principe » convenu par Bruxelles et Ankara en mars dernier prévoit que le gouvernement d’Athènes puisse renvoyer en Turquie tous les migrants qui ne sont pas aptes à demander l’asile politique. Mais le fait est que la Turquie gère l’urgence syrienne depuis cinq ans, et ce, sans aides de l’étranger. Forte de cet argument, la Turquie a pu poser des conditions très précises à l’Europe : 6 milliards d’euros d’aide, la réouverture des négociations pour l’adhésion du pays à l’UE et un voyage sans visa pour les citoyens turcs dans la zone Schengen. Cette dernière condition n’est pas souhaitable, surtout à la lumière de l’émergence du terrorisme qui touche le pays depuis un an : en ouvrant les frontières aux citoyens disposant d’un passeport turc on pourrait courir le risque d'ouvrir une gigantesque boîte de Pandore en Europe dont on n’a aucunement besoin.

Indépendamment de ces flux, qui pourraient facilement emprunter la route de la Méditerranée, celle des Balkans étant à présent fermée, on estime que 150 à 250 000 personnes (d’après l’enquête de Report) seraient prêtes à prendre la mer pour arriver en Italie par le Canal de Sicile.

Si les contrôles mis en place à Brennero par les autorités autrichiennes sont plus stricts, celui de l’immigration en Europe semble être toujours plus un problème d’avantage italien qu’européen. Le pays a la « malchance » de ne pas avoir une frontière physique facilement contrôlable. Par ailleurs, chaque année, l’Italie gère (mal) près de 111 000 migrants pour la modique somme d'1 milliard d’euros par l’intermédiaire de coopératives qui ne gagnent généralement aucun appel d’offres, mais se voient directement confier la gestion de l’accueil des migrants par les préfectures de Police. Le pays a récemment eu connaissance de cas de mauvaise gestion des centres et que des administrateurs ont un casier judiciaire douteux  (plusieurs affaires ont éclaté au grand jour dont celle surnommée « Mafia Capitale » qui  a donné lieu à un procès qui a débuté en novembre dernier : 46 personnes y comparaissent pour avoir truqué les marchés publics de Rome notamment dans l’accueil des migrants. Des détournements ont aussi été constatés dans des centres d’accueil en Sicile et en Campanie, ndlr)

La proposition

En quoi consiste la proposition de l’émission d’enquêtes Report ? C’est simplissime : l’Europe n’aide pas l’Italie ? Elle va donc prendre les choses en main. En l’absence d’alternatives concrètes la solution, probablement temporaire, serait la gestion publique en personne, de la question migratoire par l’Italie. Le pays peut en effet intervenir avec des projets conservatoires. Très rapides du point de vue procédural, ils prévoient la restructuration des centaines de casernes militaires abandonnées réparties sur le territoire italien. Certaines d’entre elles sont pratiquement neuves, elles ont été fermées il y a à peine 2 ans. Ces structures seraient parfaites pour dispenser aux migrants des formations aux professions artisanales, des cours de langue, ainsi que toute autre formation qui pourrait favoriser leur intégration dans la société. Cela permettrait en prime de « rassurer » la population civile, en réduisant le nombre d’immigrés sans domicile fixe qui vivent dans les gares ou dans les souterrains. Sans parler des nombreux emplois qui seraient créés : des traducteurs, des enseignants, des travailleurs culturels, des cuisiniers, et des auxiliaires de santé travailleraient dans ces centres. Ce patrimoine immobilier à ce jour abandonné qui appartient à l’État italien serait à nouveaux utile et se verrait réhabiliter. Et ce n’est pas tout : après 6 mois passés dans un de ces centres les demandeurs d’asile sortiraient en étant professionnellement opérationnel (puisqu’ils auraient suivi une formation professionnelle), et intégreraient la main d’œuvre d’autres pays européens.

Mais tout cela a évidemment un coût. Lequel ? D’après Report, en accueillant 200 000 personnes par an, il faudrait près de 2 milliards d’euros pour rendre opérationnelles les casernes militaires, 750 000 euros pour le personnel, 1,4 milliards pour la nourriture et les frais divers. Soit beaucoup moins que les 6 milliards promis par l’Union européenne au gouvernement turc. La réponse de Matteo Renzi, le président du Conseil, se résume en une phrase : « Si la proposition permet à Merkel de mettre la main au portefeuille, alors nous sommes favorables ». Une déclaration pour le moins ironique qui n’a toutefois pas donné suite à un vrai débat sur la question. Après la sortie du Royaume-Uni de l’UE, beaucoup de personnes, de différents partis politiques, demandent un changement de cap pour l’Europe à commencer par la question des migrants et par analyser sérieusement cette proposition. Une chose est sûre : invoquer l’urgence et se barricader chez soi en « refourguant » le problème aux pays voisins n’est pas une solution. Il s'agit de trouver une vraie solution assez rapidement, avant que l’incertitude sur le futur et sur l’utilité de l’Europe gagne aussi l’électorat d’autres pays : l’Europe à 27 risquerait de perdre d’autres morceaux, avec des conséquences imprévisibles. Ou très prévisibles, c'est selon.

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Article publié par la rédaction de cafébabel Palermo. Toute appellation d'origine contrôlée.