L'Italie et la psychiatrie : l'État de la folie

Article publié le 10 décembre 2013
Article publié le 10 décembre 2013

L’État de la folie ne renvoie pas qu'à celui des pa­tients. L'Italie nage aussi en plein délire concernant sa politique en matière d'accueil de personnes atteintes de troubles mentaux. Un do­cu­men­taire fait la lu­mière sur un monde caché et obs­cur : celui d'une cen­taine de malades, trai­tés comme des dé­te­nus.

« Je pen­sais que les asiles étaient fer­més ! », s’étonne Luigi Ri­goni lors­qu’il se rend compte qu’il s’ap­prête à être trans­féré, sans ex­pli­ca­tion, d’une pri­son à un Hô­pi­tal Psy­chia­trique Ju­di­ciaire (HPJ). L’ac­teur, an­cien­ne­ment in­terné, est la voix off du do­cu­men­taire de Fran­cesco Cor­dio, L’État de la Folie. Le film a fait ir­rup­tion au sein des HPJ – l’Ita­lie en compte en­core 6 qui ac­cueillent près de 1000 per­sonnes -  cette année et les images du do­cu­men­taire parlent d’elles-mêmes.  Les his­toires n’ont pas be­soin de mots, les vi­sages fa­ti­gués sont à la fois si­len­cieux et élo­quents. Mais ce qui frappe, c’est le bruit de fond des sé­quences, des bar­reaux et des gé­mis­se­ments sans in­ter­rup­tion qui font ini­tia­le­ment of­fice de bande so­nore. L’HPJ de Cas­ti­glione delle Sti­viere (en Lom­bar­die, ndlr) fait fi­gure d’ex­cep­tion, il est le seul à ac­cueillir des femmes, il se dis­tingue des autres éga­le­ment par le fait qu’il est une struc­ture pu­re­ment mé­di­cale, qui fonc­tionne.

La du­reté de la réa­lité vau­dra au do­cu­men­taire, ré­cem­ment pro­jeté au Pic­colo Ap­polo à Rome, le prix Alpi 2013  et une men­tion spé­ciale au BI­Fest 2013 de Bari. Il faut rap­pe­ler qu’en Ita­lie, la ré­gle­men­ta­tion re­la­tive aux me­sures de sé­cu­rité com­pre­nant l’hos­pi­ta­li­sa­tion au­près des HPJ, re­monte au code pénal pro­mul­gué sous le ré­gime fas­ciste, et que de telles struc­tures sont sub­stan­tiel­le­ment res­tées étran­gères et im­per­méables à la ré­forme de la culture psy­chia­trique. Cette der­nière pré­voyait no­tam­ment la fer­me­ture des hô­pi­taux psy­chia­triques ainsi que l'abro­ga­tion de la ré­gle­men­ta­tion du trai­te­ment sa­ni­taire obli­ga­toire. Le film nous montre alors l’hor­reur de la né­gli­gence vis à vis de l’hy­giène, de la santé et de la jus­tice. Soit tout ce qui de­vrait dé­fi­nir le cadre d'une me­sure de sé­cu­rité al­ter­na­tive à la dé­ten­tion en mi­lieu car­cé­ral, des­ti­née à des per­sonnes, non pu­nis­sables ou ju­gées ir­res­pon­sables de leur acte, ayant com­mis un délit, et so­cia­le­ment consi­dé­rées comme dan­ge­reuses, donc né­ces­si­tant un in­ter­ne­ment au sein des struc­tures dé­diées aux soins et à la ré­édu­ca­tion des pa­tients. Petit dé­tail : cette me­sure n’a pas de durée maxi­mum pré­vue et peut donc durer jus­qu’à la mort de l’in­terné. C’est pour cette rai­son que chaque in­ter­ven­tion de­vrait être sou­mise à un contrôle sa­ni­taire pé­rio­dique et ap­pro­fondi de ma­nière à ob­ser­ver les pro­grès éven­tuels. Comme l’ex­plique le réa­li­sa­teur, c’est dom­mage que de tels contrôles se ré­duisent sou­vent à des ren­contres spo­ra­diques de 30 mi­nutes par mois entre le psy­chiatre de garde et la per­sonne in­ter­née.

L’Eu­rope saine

L’Eu­rope a af­fronté de fa­çons di­verses la pro­blé­ma­tique des pa­tients psy­chia­triques, au­teurs de crimes graves. En An­gle­terre, les 3 hô­pi­taux en ac­ti­vité sont gérés par le Ser­vice Sa­ni­taire Na­tio­nal (et non pas par le Mi­nis­tère de la Jus­tice). Ces hô­pi­taux sont des construc­tions ré­centes, ré­pu­tées pour la qua­lité de leur équi­pe­ment et de leur per­son­nel puisque les psy­chiatres qui y tra­vaillent sont éga­le­ment spé­cia­li­sés en psy­chia­trie lé­gale. Mais sur­tout, la durée d’hos­pi­ta­li­sa­tion moyenne est d’en­vi­ron 5 ans et le contrôle pé­rio­dique des pa­tients in­ter­nés est au­to­ma­ti­que­ment trans­mis au Men­tal Health Re­view Tri­bu­nal, une struc­ture for­mée par des pré­po­sés aux ser­vices so­ciaux (lay mem­bers), des ex­perts psy­chia­triques (me­di­cal mem­bers) et des per­sonnes ayant une ex­pé­rience ju­ri­dico-lé­gale (legal mem­bers).

En re­vanche, le sys­tème es­pa­gnol n'au­to­rise pas l’ap­pli­ca­tion de me­sures de sé­cu­rité à titre pro­vi­soire, et en­core moins l’in­ter­ne­ment sine die (sans durée li­mité, nda) des per­sonne consi­dé­rées comme so­cia­le­ment dan­ge­reuses. Les me­sures de sé­cu­rité peuvent être prises uni­que­ment suite au ju­ge­ment pénal dé­fi­ni­tif et ne peuvent pas comprendre une durée su­pé­rieure à celle de la peine pro­non­cée à l’en­contre de l’au­teur du délit dé­claré res­pon­sable.

Lisez ici l'en­quête sur les asiles fer­més et aban­don­nés en Ita­lie -  une ba­taille qui dure de­puis près de 30 ans

En Ita­lie, le pro­jet in­ti­tulé Le voyage de Marco Ca­vallo dans le monde ex­té­rieur s’est ter­miné de­puis peu. Çonçu en 1973 à l’asile de Trieste et sym­bole de la li­berté ob­te­nue pour les per­sonnes in­ter­nées, le che­val bleu en car­ton-pâte a par­couru 10 ré­gions fai­sant étapes dans 6 hô­pi­taux en­core en ac­ti­vité pour de­man­der leur  fer­me­ture, dire « non » au mini HPJ et pro­po­ser l’ou­ver­ture du Centre de santé Men­tale h24. La cam­pagne conçue par Sto­pHP, un co­mité réunis­sant des di­zaines d’as­so­cia­tions ita­liennes, conteste le sys­tème ac­tuel ré­pres­sif par rap­port à celui - thé­ra­peu­tique - dont au­rait be­soin les in­ter­nés. Le co­mité se bat en outre pour la fer­me­ture dé­fi­ni­tive des hô­pi­taux qui conti­nuent à être, dans la pra­tique, des asiles et ainsi évi­ter que les nou­velles pré­vi­sions lé­gis­la­tives éludent la ques­tion en se dé­tour­nant du vrai pro­blème, c'est-à-dire en se conten­tant de fer­mer les HPJ à l'échelle na­tio­nale pour les rou­vrir sous forme d’HPJ ré­gio­naux.

L’énième course de Marco Ca­vallo vient de se ter­mi­ner. Il est de­puis des dé­cen­nies, « contre » les HPJ mais sur­tout « pour » plein d'autres choses : pour le droit, le res­pect et la di­gnité, pour le soin et la ré­in­ser­tion so­ciale, pro­fes­sion­nelle de tous les fous-cou­pables.  C’est aussi grâce à de telles cam­pagnes de sen­si­bi­li­sa­tion - mais seule­ment suite au si­gnal en­voyé par le Co­mité pour la pré­ven­tion de la tor­ture du Conseil eu­ro­péen et des ré­sul­tats dé­voi­lés par l’ac­ti­vité me­nées par la Com­mis­sion d’en­quête par­le­men­taire SSN (Ser­vice Sa­ni­taire Na­tio­nal) - que l’Ita­lie a fi­na­le­ment adopté un dé­cret lé­gis­la­tif qui pré­voit la fer­me­ture des HPJ pour le 1er avril 2014.