L'Italie à nouveau en crise.

Article publié le 5 février 2008
Article publié le 5 février 2008
« Il Professore » est déchu. « Il Cavaliere » sera-t-il promu ?

Par Véronique Strobel et Guillaume Delmotte

Dans une scène de La Famille d’Ettore Scola, qui se déroule peu après la Seconde Guerre mondiale, le personnage interprété par Vittorio Gassmann, un universitaire romain proche du Parti d’Action – un petit parti inspiré par le socialisme libéral de Carlo Rosselli – s’en prend violemment à celui que Philippe Noiret compose, un Français, en lui reprochant sa condescendance lorsque celui-ci se permet de porter un jugement sur la vie politique italienne. Dans cette conversation animée, c’est bien entendu une autre scène qui se joue : le Français accompagne celle qu’il a toujours aimée, une musicienne incarnée par la sublime Fanny Ardant, de passage en Italie pour une série de concerts qu’elle doit donner. La nouvelle crise politique que connaît l’Italie, à la suite de la chute du gouvernement de Romano Prodi (69 ans cette année), pourrait prêter à des commentaires sarcastiques de la part des autres Européens et singulièrement des Français, relevant l’instabilité chronique dont souffre son système politique et qui tiendrait au tempérament latin de nos voisins transalpins.

Au-delà des clichés qui circulent sur l’Italie, il est un fait dont se désespèrent les Italiens eux-mêmes : leur pays demeure ingouvernable, ce qui provoque une défiance croissante vis-à-vis de la classe politique et des institutions, conduisant à des mouvements d’opinion qualifiés parfois « d’anti-politiques », tel celui initié par Beppe Grillo, le « Coluche » italien. Néanmoins, il y aussi en Italie tout un courant profondément civique, comme celui incarné il y a quelques années par le cinéaste Nanni Moretti et qui tente de se réapproprier la chose publique.

La répétition de ces crises et de ces échecs du centre-gauche est frappante : en 1996, la coalition de « L’Ulivo » gagna les élections législatives après deux années de gouvernement Berlusconi. Deux ans plus tard, R. Prodi fut contraint à la démission à la suite de la défection de ses « alliés » du parti de la Refondation communiste. En 2006, le centre – gauche, dans le cadre d’une coalition élargie (« L’Unione ») emmenée à nouveau par R. Prodi, remporta, avec une courte avance, les élections législatives face à Silvio Berlusconi qui occupait le Palais Chigi depuis 5 ans et qui contesta d’ailleurs le résultat. En 2008, moins de deux ans après, c’est au tour cette fois des centristes catholiques de faire tomber « Il Professore ». Au cours des deux dernières années, le gouvernement n’a pu mener à bien l’intégralité des réformes qui constituaient son programme, et ce essentiellement à raison des divisions au sein de la majorité. Quel bilan peut-on tirer de ces deux dernières années ? Comme le remarque Marc Lazar, professeur à Sciences Po, « l’Italie a retrouvé une crédibilité internationale et européenne. Les finances ont été assainies, une libéralisation de certains secteurs a été lancée, des politiques de soutien aux plus défavorisées ont été mises en place. Mais les électeurs du centre-gauche ont été grandement déçus. Rien n’a été véritablement fait pour l’enseignement supérieur et la formation d’excellence, alors que cela avait été érigé comme une priorité. La loi sur le conflit d’intérêt, en souffrance depuis des années, n’a pas été votée. Le centre-gauche n’a pas osé affronter le Vatican et l’ose de moins en moins, notamment sur les questions de société. La laïcité divise très profondément le parti démocratique. C’est une défaite très grave du centre-gauche à laquelle on assiste. » (Libération, 25 janvier 2008). Après ce nouvel échec, l’enjeu des débats actuels est aujourd’hui la réforme de la loi électorale. En 2005, Silvio Berlusconi avait institué la proportionnelle intégrale. Il y a aujourd’hui 34 partis représentés à la Chambre des députés. La coalition qui soutenait le gouvernement de Romano Prodi en comptait 13 et regroupait des mouvements pour le moins dissemblables, des altermondialistes aux démocrates-chrétiens, en passant par les néo-communistes, les sociaux-démocrates, les libéraux réformistes ou encore les républicains laïques. Afin de satisfaire les exigences de chacun, ledit gouvernement ne comptait pas moins de 103 ministres et secrétaires d’Etat. Le tableau est donc le suivant : fragmentation du paysage politique, coalition hétéroclite, gouvernement pléthorique. Les acteurs politiques italiens tentent depuis peu, à droite et à gauche, de modifier cet état de fait en constituant de grandes forces politiques à vocation majoritaire, afin de stabiliser le système. C’est le cas notamment au centre gauche avec la création du Parti démocratique ou encore des déclarations de Berlusconi visant à fonder un nouveau parti à droite.

Cette crise politique intervient dans un contexte économique difficile. Depuis maintenant plusieurs années, l'économie italienne semble en effet être dans l'impasse, mettant à mal tout le pays et ses habitants. Avec une productivité sous la barre du zéro et des salaires qui n'ont guère évolué en sept ans, la découverte que l'Espagne a pour la première fois depuis son entrée dans l'Union Européenne un revenu par habitant plus élevé que dans la péninsule italienne n'étonne plus tellement. Avec un gouvernement plus instable que jamais, les entreprises se voient contraintes à bloquer leurs projets, ne sachant pas encore si la politique économique à venir sera celle de Berlusconi ou non, en tout cas bien différente des réformes voulues par Romano Prodi. Sans oublier le clivage Nord-Sud qui voit une économie assez florissante au Nord être en opposition totale avec le fort taux de chômage qu'on trouve au Sud, et les non moins inquiétants problèmes de Naples et de la Campanie où les déchets jonchent les rues depuis maintenant plusieurs semaines... Une situation à laquelle la mafia napolitaine, la Camorra, ne semble pas être étrangère. Une économie italienne en mauvaise santé donc et qui éloigne de plus en plus le pays de ce qu'il était aux fondements de l'Union Européenne.

Deux scénarii sont désormais évoqués : soit la mise en place d’un gouvernement de transition menant à bien une réforme de la loi électorale, qui est l’option souhaitée par le Président de la République, Giorgio Napolitano (83 ans), qui vient de nommer dans ce but le Président du Sénat, Franco Marini (74 ans). Soit l’organisation d’élections anticipées qui pourraient redonner la majorité à la droite et à son chef Silvio Berlusconi. La deuxième hypothèse semble la plus vraisemblable, tant la pression de la droite est forte et la position du centre-gauche faible.

Au fond, ce qui apparaît comme un comble dans cette situation, c’est que ce soit Silvio Berlusconi, malgré son bilan de chef de gouvernement, malgré son âge (72 ans cette année), qui apparaisse comme le seul recours, bien que la droite connaisse elle-aussi des divisions, entre les régionalistes de la Ligue du Nord et les post-fascistes de l’Alliance nationale. Walter Veltroni, leader du Parti démocratique, ne semble pas encore quant à lui en mesure de prendre la relève de Romano Prodi au centre-gauche.

Les leçons de la crise italienne

Quelle leçon peut-on tirer en France et singulièrement à gauche ? Au Parti socialiste, on met en cause soit la ligne politique de « l’Unione », et notamment le choix de gouverner avec le centre, qui serait la raison de l’échec du gouvernement, soit la loi électorale en vigueur en Italie, qui perpétue la « partitocratie » qui a marqué toute l’histoire de la République italienne depuis ses débuts. L’expérience de « L’Unione » au pouvoir démontre s’il le fallait qu’une coalition de centre-gauche, contrainte par le mode de scrutin, ne pouvait avoir pour seul trait d’union l’anti-berlusconisme. L’initiative de la création du Parti démocrate, réunissant les démocrates de gauche et les centristes de la « Margherita » a précisément pour objectif de stabiliser le jeu politique en offrant un point d’ancrage au centre-gauche. De même, il est probable que l’anti-sarkozysme ne suffira pas à unir toutes les oppositions à Nicolas Sarkozy, d’Olivier Besancenot à François Bayrou. Mais, en France, le mode de scrutin majoritaire n’oblige pas ces partis à s’entendre. C’est la grande différence avec l’Italie, où un changement de loi électorale est plus que souhaitable, afin d’avoir des majorités claires, ayant à vocation à exercer le pouvoir dans la durée.

(Photo: Flickr/naman5)