L'islam à Copenhague : la lutte contre les caricatures

Article publié le 25 avril 2016
Article publié le 25 avril 2016

Plus de 10 ans après les caricatures controversées de Mahomet, un an après les fusillades de Copenhague visant le dessinateur Lars Wilk et une synagogue, l'attitude de la société danoise envers la communauté musulmane a changé. Immersion au sein des associations de jeunesse et des laboratoires culturels qui se racontent entre islamophobie, intégration et lutte contre la radicalisation.

« Lorsque les caricatures de Mahomet ont été publiées, nous avons constaté que la communauté musulmane n’était plus perçue de la même façon, le langage des médias et de la classe politique avait changé. Avec le terrorisme, le climat est devenu moins tolérant, voire même parfois hostile. D'après certains, le pays aurait même fait un retour en arrière de 10-20 ans concernant le processus d'intégration », explique Wassem Rana, un des responsables de Munida une organisation de jeunesse qui promeut l'intégration de l'identité musulmane au quotidien, au sein de la société danoise.

À l'intérieur de la mosquée de Wakf

Nous sommes à Norrebro au nord de Copenhague. Nous nous dirigeons vers un vieux quartier ouvrier où les éléments d'architecture industrielle se mêlent aux signes du multiculturalisme et de la gentrification : des magasins orientaux, des locaux modernes, un skate-park, de l'art de rue et des petits magasins de design. Ce n'est donc pas un hasard si les lieux de prière et les centres culturels musulmans ont leur siège ici.

Tout est prêt pour la prière du soir. Wassem accompagné d'autres jeunes nous attend à l'entrée de la mosquée de Wakf de la société islamique du Danemark. L'espace de prière se trouve à l'intérieur de deux hangars qui accueillent une centaine de fidèles de tous les âges. « Munida est née au début des années 2000 grâce à Ahmad Abu Laban », raconte Waseem, 38 ans, de parents pakistanais qui est né et a grandi à Copenhague. Mort en 2007, Ahmad Abu Ladan était la figure centrale de la controverse suscitée par  la caricature de Mahomet publiée en 2005 par le quotidien danois Jyllands-Posten. Il participé à la délégation du Moyen-Orient, et avec Ahmad Akkari, a signé le « Dossier en soutien du Prophète Mahomet » afin de dénoncer le climat d’islamophobie ambiant de la société danoise. Un acte qui donnera lieu à une vague de protestations et de violences dans tout le pays.

« Laban voulait une section de jeunes, au départ un groupe de 4-5 jeunes l’ont rejoint. Aujourd’hui nous sommes 500, avec 60% de femmes. Nous regroupons des membres d’une quarantaine de nationalités et nos activités couvrent tous les aspects de la vie sociale de la jeunesse danoise. » Des activités sociales et de loisir, mais aussi éducatives. « Nous essayons de venir en aide aux jeunes musulmans pour qu’ils développent leur identité dans la société danoise. S’ils sont sûrs de leur credo et de leur identité, ils deviendront de meilleurs citoyens », ajoute Waseem.

« Ma mère m’a demandé quand je comptais me faire exploser »

La prière commence et nous sommes accueillis avec disponibilité et cordialité, seuls quelques regards sont suspicieux. « Depuis trois semaines nous vivons malheureusement dans un climat de défiance suite à une émission tournée en caméra cachée à la TV publique danoise. » Waseem fait référence à l’interview de TV2 de l’imam de la mosquée de Grimhøj, à Aarhus, qui a défendu la lapidation des femmes commettant un adultère et le droit de tuer les apostats. « Ils ont choisi un épisode radical, on risque de détruire le difficile parcours d’intégration », commente notre interlocuteur. « Après les attaques de Paris et Bruxelles, ma mère et ma soeur qui étaient au supermarché ont été interpelées par un homme qui les accusait d’être coupables des attentats… Certes il était ivre, mais c’est un signe. »

Nous nous rendons à la librairie où des milliers de visiteurs des écoles et des universités viennent chaque année pour mieux connaître l’islam. Elle est gérée par Nils, un étudiant en physique de 24 ans qui s’est converti lorsqu’il avait 17 ans. « Je suis le responsable des nouveaux musulmans, nous nous réunissons tous les lundis pour parler des bases de l’islam », explique-t-il. Il est né et a grandi au sein d’une famille chrétienne, puis s’est converti en 2009. « Mes parents me disaient que Dieu existe et j’y croyais, puis à l’adolescence, tu commences à te poser certaines questions. Au lycée j’ai rencontré des jeunes musulmans, c’est ainsi que j’ai découvert le Coran et son Prophète et trois mois plus tard je me suis converti. » Ce choix a été accepté par ma famille non sans ironie : « Pour plaisanter, ma mère m’a demandé quand je comptais me faire exploser ».

D’après une étude réalisée par l'International Center For Counter Journalism, depuis 2011, 125 « combattants étrangers » seraient partis du Danemark combattre en Syrie. 62 d’entre eux seraient revenus. Pour le reste, Omar El Hussein, l’auteur des attentats du 15 février, est né et a grandi au Danemark au sein d’une famille d’origine jordano-palestinienne. Il avait seulement 22 ans.

« Notre génération essaye de définir l'Islam dans la société danoise »

« Sans les conflits au Moyen-Orient, les prédicateurs de haine auraient moins d’emprise sur les jeunes. Ils sont nombreux à aller en Syrie en ayant la conviction de combattre les injustices », explique Waseem. « Mais s’opposer aux injustices ne signifie pas aller combattre en Syrie. Cela risquerait juste de porter préjudice à leur vie, leur cause et à l’image de l’Islam. Ils doivent transformer les pulsions négatives en énergie positive, en s’ouvrant, en écrivant, en se confiant. Si nous ne parlons pas avec eux, certains prédicateurs extrémistes pourraient s’en charger et les manipuler. »

Ce sujet a depuis toujours mobilisé Minahj ul Quran Danemark, une ONG fondée en 1981 au Pakistan par Mohammad Tahir-ul-Qadri qui promeut la tolérance et le dialogue inter-religieux. Nous sommes accueillis par Hassan Bostan, un avocat pratiquant âgé de 25 ans.

« 90% des membres sont d’origine pakistanaise, arrivés au Danemark pendant les années 70 et 80 », explique-t-il. « Nous, les jeunes, nous sommes nés et nous avons grandi ici. Nous essayons de définir l’Islam au sein de la société danoise, une religion universelle pouvant être pratiquée quel que soit le pays ou la période historique, à condition de définir son rôle et de comprendre comment les musulmans peuvent s’intégrer. Ça n’a pas été chose facile pour nos parents tout juste arrivés. Nous voulons aller de l’avant. »

Nous visitons le reste du bâtiment. Aux étages supérieurs on trouve les espaces de prière, précédés par des lavabos pour les ablutions et des pièces pour les cours donnés aux enfants. En empruntant les escaliers nous en rencontrons plusieurs qui se dirigent tous vers le grand salon de prière où l’imam leur apprend à réciter le Coran.  

« Nous enseignons les sciences musulmanes, la méditation et le soufisme pour libérer le coeur de la haine et des pulsions négatives. » Ce n’est pas tout. « Nous collaborons avec des associations juives et chrétiennes et nous avons participé en tant que groupe de pilotage à un programme souhaité par la ville de Copenhague pour comprendre la radicalisation et fournir des indications à la classe politique », poursuit Hassan, ancien membre du Danish Ethnic Youth Council. Un rôle a été joué au niveau européen avec la participation au RAN (Radicalisation Awarness Network), un programme européen visant à prévenir la radicalisation et qui organise aussi des séminaires pour étudier la « Fatwa contre le terrorisme » et l'« Islamic Curriculum on Peace and Counter-Terrorism ». 

Mariam, la mosquée pour femmes

Vient ensuite la question des femmes : « L'intégration des femmes est un problème très pakistanais et qui va au-delà de la religion », déclare Hassan. « Nous avons une Ligue des Femmes et toutes les activités, aussi bien sportives que ludiques, mettent les hommes et les femmes sur un même pied d’égalité. » C’est un sujet qui a donné lieu à une expérience culturelle d’intégration novatrice : la mosquée des femmes. Appelée Mariam, c'est la maison de toutes les musulmanes, mais les prières du vendredi seront uniquement réservées aux femmes dirigées par des « fem-imam », des imams femmes. Sa fondatrice Sherin Khankan, 41 ans, de père syrien et de mère finlandaise, est journaliste d’opinion et commentatrice connue au Danemark pour ses publications sur l’islam et son militantisme d’extrême gauche.

« Le débat a commencé en 2001 lorsqu’on a fondé le Forum de l’Islam Critique. On voulait mettre un terme à la structure patriarcale de l’islam. Le Coran n’interdit pas les imams femmes », précise Sherin Khankan. La mosquée, en construction, se situe dans un appartement au cœur de Copenhague, à quelques mètres des magasins bondés de touristes en quête de souvenirs. Ici, le 9 février, lorsque l’AFP a diffusé la nouvelle, les premiers mariages et divorces islamiques ont été célébrés. Il s’agit de la première étape d’un parcours ambitieux qui mise beaucoup sur l’éducation des jeunes : « Nous nous inspirons des traditions, mais nous les adaptons au XXIème siècle, explique Sherin Khankan. Les nouvelles générations ne connaissent pas leurs origines, elles veulent introduire la philosophie islamique et les penseurs comme Ibn Arabi qui admettaient les femmes imams. » Le message a déjà conquis les premières jeunes. « Elles ont participé à une rencontre à l’université et se sont identifiées à notre projet, nous pouvons être une référence pour les nouvelles générations. » 

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Cet article fait partie de notre série de reportages « EUtoo » un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commission européenne.