L’interprète, cette bête de concours

Article publié le 30 mai 2016
Article publié le 30 mai 2016

« Certains orateurs ne s’expriment pas dans leur langue maternelle et parlent trop vite. » Voilà les griefs d’interprètes du Parlement européen publiés dans EUObserver. Cafébabel donne la parole à Victoria Hecq, jeune interprète belge auprès des institutions européennes.

Strasbourg, 21 mai, le soleil brûle sur le Yo’Village organisé dans le cadre de l’European Youth Event. Dans la lumière, nous rencontrons Victoria, interprète allemand/anglais/néerlandais-français. Elle travaille depuis deux ans comme interprète freelance auprès des institutions européennes. Elle nous livre son expérience sur le métier d’interprète de conférence.

« Pas question d'avoir la gueule de bois »

Premier enseignement : tout le monde n’est pas fait pour devenir interprète. « Il faut être résistant au stress. Quand tu arrives en cabine, il n'y a plus que ça qui compte. Mentalement, si tu n'es pas à 100%, tu ne peux pas y arriver. Pas question d'avoir la gueule de bois ! », raconte Victoria.

Lors de leurs études, les interprètes en herbe parlent tous les jours en public et essuient régulièrement des critiques. La clé est de ne pas les prendre personnellement, la remise en question est permanente. Victoria raconte : « Il y a énormément d'examens, il faut être une bête de concours pour s’en sortir. »

Les jeunes diplômés peuvent ensuite s’orienter vers le secteur privé ou les institutions. Dans le privé, il faut généralement passer par des agences externes. Les interprètes sont souvent amenés à traduire de et vers leur langue maternelle et les journées de travail peuvent être également assez longues. Pour les institutions, il faut envoyer sa candidature et réussir les examens. Les conditions de travail sont plus favorables dans le secteur public notamment grâce à l’action de l'Association Internationale des Interprètes de Conférence (AIIC) un genre de syndicat international des interprètes.

Si, par bonheur, vous avez réussi les tests, vous vous retrouverez sur la liste des freelances susceptibles d’être appelés par les institutions. Chaque service travaille avec des fonctionnaires, mais ils font également appel à des freelances. En 2014, on comptait 551 interprètes permanents contre un peu moins de 3000 freelances agrées dans la DG Interprétation de la Commission européenne.

Des tactiques différentes

Victoria comprend la plainte des interprètes en ce qui concerne l’utilisation de la langue maternelle. Certains eurodéputés s’expriment en anglais au lieu de leur langue maternelle, ce qui peut mener à des gaspillage de ressources. Si la délégation polonaise a par exemple décidé d’avoir trois interprètes pour une réunion et que le représentant polonais ne vient pas ou s’exprime en anglais, les trois interprètes auront été mobilisés pour rien. Du coup, le service d’interprétation polonais ne sera plus appelé lors de la prochaine réunion de ce groupe. Pour éviter ce genre de problème, certains interprètes vont rencontrer les délégués avant la réunion pour leur dire : « N’hésitez pas à parler votre langue maternelle, nous sommes là ! ».

Le débit de parole de l’orateur n’effraie pas Victoria, elle a développé différentes tactiques quand un orateur est très rapide : « Résumer. Les gens se répètent quand ils parlent de manière naturelle. » Par contre, quand un eurodéputé lit un discours écrit où il n'y a pas de répétitions, ça complique les choses !

Victoria estime qu’orateurs comme interprètes doivent mettre de l’eau dans leur vin : « Si tu viens d'un pays et que tu t'adresses à un public international, tu dois adapter ton discours, tu ne peux parler comme si tu étais avec des gens qui parlent ta langue et ont les mêmes références que toi. En même temps, c'est le travail des interprètes de traduire et la culture est inhérente à la langue. »

« Mais tu racontes quoi là ?»

Même si le chemin est long pour atteindre le chemin de la cabine d’interprète pour l’UE, le jeu en vaut la chandelle. Ce que Victoria apprécie le plus, c’est quand le public réagit à ce qu'elle dit. Lors de l'une de ses toutes premières interprétations au Conseil européen, la réunion était presque totalement en allemand et elle était la seule à interpréter de cette langue. « Tous les francophones me regardaient et dépendaient totalement de moi puisqu'ils ne parlaient pas allemand. À un moment, une avocate allemande a parlé d'un sujet complètement différent et tous les francophones m'ont regardé avec l'air de dire: "mais tu racontes quoi là ?". Je les ai regardés et ai dit :"c'est ce qu'elle a dit !" Ils ont rigolé ! Finalement, il y avait un lien avec la suite. J'avais bien compris et l'histoire a continué ! »

La pire expérience de Victoria comme interprète ? Un oubli de réveil ! Elle devait partir en voiture en Flandre avec des collègues qui l'attendaient à l'autre bout de Bruxelles. Elle s’est réveillée 2 heures en retard. « C'était la panique totale ! Heureusement, mes collègues étaient super sympa, elles sont venues me chercher. Elles n'ont pas voulu me dénoncer et ont prétendu que c'était à cause du trafic, j'étais super gênée. Maintenant, quand je vais interpréter, je mets 10 réveils ! »

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Cet article a été publié par la rédaction de cafébabel Bruxelles. Toute appellation d'origine contrôlée.