L’interdit absolu : l’avortement en Roumanie

Article publié le 25 avril 2016
Article publié le 25 avril 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

La chef du gouvernement polonais Beata Szydlo a retenu l’attention en plaidant pour une interdiction complète de l’avortement. Pourtant, récemment en Europe, une interdiction de l’IVG a déjà eu des conséquences néfastes, comme le montre l’exemple de la Roumanie entre 1966 et 1989.

Roumanie, 1966. Le dictateur Nicola Ceaușescu émet le décret 770, nom qui devait devenir un véritable adage après sa mort. Ce décret interdit les avortements - seule exception est faite aux femmes âgées de plus de 45 ans et celles ayant déjà quatre enfants à leur charge. En parallèle, le dictateur limite de beaucoup la vente de contraceptifs. A la source de ces mesures n’est autre que sa vision de « l’homme nouveau » : il souhaite faire croître la population roumaine de 10 millions de personnes en 24 ans, d’ici 1990. Toute une génération atteindra donc l’âge adulte sans avoir connu autre chose que le socialisme d’état et elle sera ainsi à l’origine du nouvel homme tel que le conçoit le modèle soviétique. D’innombrables écoles, maternelles et primaires, sont construites du jour au lendemain.

L’expérience semble d’abord réussie : suite au décret 770, le taux de fécondité augmente et passe de moins de 2 enfants à plus de 3 enfants par femme en moins d’un an ; l’objectif visé est de 4 enfants par femme. Une étude publiée en 2013 constate cependant les effets secondaires funestes de cette politique. Le taux de mortalité suite aux avortements ne cesse d’augmenter ; de 20 femmes sur 100 000 en 1966, il atteint son point culminant avec 150 femmes sur 100 000 en 1982. Le décret est encore renforcé trois ans plus tard ; le taux de mortalité baisse pour une durée limitée. Mais il a de nouveau atteint le même chiffre en 1989. La mise en œuvre de ce décret est bien concrète ; ainsi il entraîne un scrutin des cycles de menstruation, afin de repérer et interroger celles qui ne tombent pas enceintes. Les médecins pratiquants des avortements sont lourdement punis ; trop souvent les femmes ont recours à des non-professionnels, avec des conséquences souvent fatales pour les patientes.

En 1989 la révolution éclate en Roumanie et la génération qui devait être le fondement de la gloire du pays, les enfants du décret 770, est finalement responsable de la destitution, de l’arrestation et de l’exécution de Ceaușescu. Une des premières actions du gouvernement social-démocrate est l’annulation du décret 770. L’avortement devient ainsi légal, ce qui se fait rapidement sentir. Le taux d’avortement légal connaît une augmentation fulgurante : de 20 lors la première année, il passe à 160 dans la deuxième, avant de baisser de nouveau l’année d’après. Cependant ce taux reste un des plus élevés en Europe. D’après quelques statistiques officielles, 177,6 avortements pour 1000 femmes âgées entre 15 et 49 ans ont eu lieu en 1990 ; en 2001 le chiffre était de 34. A titre de comparaison, l’Autriche compte actuellement environ 14 IVG pour 1000 femmes âgées entre 14 et 45 ans.

Une vingtaine d’années plus tard

Aujourd’hui, les chercheurs tirent plusieurs conclusions des événements en Roumanie : une femme qui souhaite avorter ne se laisse pas dissuader par des lois restrictives. Les statistiques dans le cas de la Roumanie montrent indubitablement que, lorsque l’état s’approprie des droits sur le corps de la femme, elles font appel à d’autres moyens, si besoin illégaux ou dangereux, afin de revendiquer le droit de disposer de leur propre corps. Ceci est pertinemment illustré par le documentaire « Children of the decree » sorti en 2004 et qui se consacre au décret 770 et à ses conséquences. D’après ce film, environ 11 000 décès sont survenus suite à des avortements qui ont mal tourné.

Un cas similaire peut être observé en Albanie, où l'avortement en fonction du sexe de l’enfant constitue un véritable problème. En effet, la population fait en majorité appel à des IVG lorsqu'il s'agit d'une fille. Car une fille est encore et toujours perçue comme un fardeau, alors qu'un garçon garantit la survie de la famille. En Irlande, ce sujet est également d’une grande actualité ; une IVG n’est autorisée que si la vie de la mère est en jeu. Le plus souvent, les femmes souhaitant avorter choisissent dans ce cas-là d’effectuer l’IVG en Grande-Bretagne. D’après des estimations officielles, il s’agirait de 4000 à 7000 femmes. Dans les hôpitaux britanniques il est ainsi possible de trouver un large choix de livres ou conseils de lecture qui s’adresse spécifiquement aux personnes issues de ce pays voisin, plus conservateur.

La restriction du droit à l’avortement, que réclame le gouvernement polonais ainsi que Donald Trump, candidat aux élections présidentielles américaines, ne peut être dans l’intérêt d’un pays qui met la santé et le bonheur de la population au premier plan. Le corps humain, et en particulier celui de la femme*, est plus que jamais l'objet d'affrontements politiques. Ce qui met surtout en danger le droit fondamental de chacun de disposer de son propre corps.