L’impératif démocratique

Article publié le 5 juillet 2004
Publié par la communauté
Article publié le 5 juillet 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Si attendue chez elle et dans le monde, l’UE fait étalage de tous ses différends en pleine recomposition politique et institutionnelle. Est-ce la promesse d’une incontournable démocratisation ?

L’Europe est nue ! L’habit, quant à lui, virtuel. Un peu trop grand pour une UE qui se dote d’une Constitution à l’ambition originelle rognée au gré des divisions entre Etats.

Ou trop large pour une UE dotée d’un nouveau Parlement sur lequel plus que les forces représentées pèse l’ombre de l’abstention et du désintérêt. Voire mal taillé pour une UE, en proie à de futiles jalousies et qui a eu bien du mal à s’entendre sur le nom du successeur de Romano Prodi.

Europe virtuelle

Cet habit européen, trop large, global, demeure encore largement invisible, tel un iceberg dont les parties émergées traverseraient l’année politique 2004 : la nécessité d’une gouvernance économique de la zone euro, d’une harmonisation fiscale a minima. La refonte des relations transatlantiques ; les responsabilités de l’UE notamment au Moyen-Orient : l’Europe peut-elle ignorer plus longtemps les attentes pressantes du monde arabo-musulman en faveur d’un rééquilibrage des forces entre elle et l’axe israélo-américain ? L’élection historique d’un Turc au Secrétariat Général de la Conférence Islamique la semaine dernière reflète cette évolution : les regards sont braqués sur la réponse que l’UE donnera à la Turquie en décembre prochain.

Un habit un peu grand et pesant. Mais il est celui de l’UE : l’heure n’est plus à la coupe mais au port. Comment l’UE va-t-elle porter cet habit que le monde lui destine ? Car l’UE existe, c’est un fait. La construction est derrière nous. A la question l’Europe, oui ou non ? s’est substituée l’interrogation, l’Europe, comment ?

En portant le fardeau d’une mondialisation subie contre laquelle on dresse des barrières ou en assumant le choix d’une globalisation dont il convient d’infléchir les flux, de gérer risques et enjeux ?

Il est aujourd’hui en Europe moins question du faire que de l’agir, cet art de commencer et de fonder, par essence politique et démocratique.

Dès lors, deux solutions se profilent.

Dans une première option, l’UE s’enferme dans une logique élitiste, bureaucratique, sans cesse plus démunie de toute forme de légitimité démocratique. Le système communautaire persévère dans une position tampon entre des Etats-membres préférant laisser le privilège de décisions difficiles et impopulaires à la Commission en laissant accroire et s’accroître le phénomène bureaucratique.

L’exemple de la suspension du moratoire sur des maïs transgéniques le mois dernier en est une bonne illustration. Le traitement de la question turque un autre.

Un immense gâchis : par défaut de dimension politique européenne, les seules questions capitales sont abandonnées à la négligence des Etats qui ne peuvent les aborder eux-mêmes en en laissant toute l’impopularité à un système communautaire qui, faute de la même dimension, se noie dans une mare « technocratique ».

Résultat : l’Europe bute sans cesse sur la somme des impuissances nationales en exacerbant les tentations populistes qui la décrédibilisent.

Deuxième option : l’UE prend résolument le parti d’une orientation démocratique, horizontale, en prise sur les réalités. Cela signifie plusieurs choses. D’une part une réforme de la Commission moins dans la direction d’un gouvernement que d’un point d’impulsion, véritable synapse d’un réseau nerveux européen : gouvernements, parlements, mais aussi et surtout ONG, associations et universités. Une société civile dont elle pourrait relayer les demandes en y esquissant des réponses et proposant des politiques audacieuses et légitimes.

D’autre part, le développement de forces politiques transeuropéennes, capables de transcrire et formuler les demandes citoyennes en termes européens. L’enjeu est ici bien celui de l’invention et de l’ouverture d’un espace public, voire d’un « monde commun » (Arendt) européen.

L’Europe des réseaux

Ces forces politiques transeuropéennes joueraient le rôle crucial de pédagogues et d’inventeurs : voire même de passeurs (d’une échelle nationale à une échelle européenne), ou de Stalkers, d’après le nom du guide dans le chef d’œuvre de Tarkovski où les héros ne progressent jamais en ligne droite mais à tâtons, dans un monde, une zone, où les certitudes ont laissé place à la complexité.

Se dessine ici l’invention d’une démocratie expérimentale, formidable défi humaniste, éthique. Il y a fort à parier que de telles potentialités n’iront pas sans susciter de vives tensions, une irritation conservatrice, des tentations de « contre-réforme ».

Il est même assez certain que l’Europe démocratique ne s’affirmera pas sans forte polarisation politique dont les lignes s’esquissent déjà entre la vision conservatrice d’une Europe culturaliste, patrimoniale et une autre, plus progressiste, mais aux contours encore largement imprécis.

L’affirmation démocratique européenne passe paradoxalement par le dépassement du consensus (espace de paix, de liberté et de prospérité) sur l’Europe : une mise en abyme périlleuse mais ô combien nécessaire, salutaire, en cela qu’elle réside au cœur même de l’acte démocratique.

Ce devrait être la nouvelle réalité du pouvoir en Europe. Sauf nouvelles dérobades.