L’identité européenne, Made in République tchèque.

Article publié le 27 janvier 2003
Publié par la communauté
Article publié le 27 janvier 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’identité européenne est une combinaison de beaucoup d'influences. Développer une nouvelle identité sur la base d’un seul facteur est dangereux, comme l’a toujours dit le président sortant tchèque, Vaclav Havel.

L’identité (l'ego, la conscience ou le comportement social), de chaque européen est d'une façon ou d'une autre « extravertie ». Je veux dire que, mis à part l'orientation de son ego, il partage un espace - petit ou grand - de son identité avec une société de valeurs. Cette société de valeurs partagées pourrait être la famille, le travail, la région, la nation ou l'Europe.

Le président tchèque Vaclav Havel se réfère à "des strates d'identité" quand il décrit comment le peuple tchèque, effectivement séparé de l'Europe depuis la Deuxième Guerre mondiale, a récupéré l’identité européenne qu’il avait presque perdue. Chacun d'entre nous rassemble son identité dans le temps et dans l'espace.

Dans l'espace, l'identité a été influencée par l'identification avec la famille, la ville, la région, le travail, l'église, la nation, etc. Rien de cela ne peut être absolu : nous ne sommes pas seulement des Tchèques, ou seulement des étudiants, ou seulement des catholiques. Nous avons toutes ces identités, mais nous ressentons la pertinence de ces identités avec une intensité variable et une appartenance à un contexte différent. Les identités européenne et mondiale forment la dernière strate de l'identité

A chaque période son identité

Dans le temps, notre identité est divisée en de nombreuses « strates » historiquement déterminées qui, enjambant les âges, influencent directement notre présent. Havel a dit que "l'identité et la continuité sont des navires reliés entre eux" et c'est pourquoi, par exemple, nous ne pouvons pas oublier notre passé totalitaire pour construire la démocratie seulement comme antithèse au vieux régime.

Cette idée est valable non seulement pour les anciens états communistes, mais elle est aussi applicable à la construction de l'identité démocratique européenne d'aujourd'hui.

L'identité européenne s'est développée pendant de nombreux siècles. A chaque moment de l'histoire, ce processus sans fin a un visage concret et des expressions culturelles, politiques et sociales concrètes.

Les périodes Ancienne et Moderne, théocentrisme médiéval et anthropocentrisme moderne, ont contribué à la formation de l'identité européenne en couches : la couche présente et la couche du passé proche sont les facteurs les plus forts qui ont la plus haute influence sur l'identité européenne contemporaine.

Pendant plus de cinquante ans, la démocratie a dominé la partie occidentale de l'Europe. Pendant ce temps des politiciens à l'esprit ouvert ont développé beaucoup d'institutions démocratiques utiles dont nous autres - cachés derrière "le rideau de fer" - pouvions seulement rêver. Ce progrès a été construit sur les ruines d'une ère de nationalisme qui - Dieu merci - a d’ors et déjà pris fin. Cependant chaque développement en direction de la démocratie, qui a été pendant plus de quarante ans opprimés dans les deux sens (par le nationalisme venu du siècle passé et par le communisme qui avait l'ambition d'être l'idéologie du siècle suivant), est en effet un petit miracle.

L'expérience occidentale est le seul chemin sensé à suivre. Mais non pas petit à petit : les nouvelles démocraties d’Europe centrale et orientale doivent tirer les conséquences des erreurs "du frère plus vieux". Nous pouvons passivement recevoir la loi, les règles économiques ou les institutions politiques, mais ce que nous devons trouver pour nous-mêmes est une approche de l'idée européenne commune.

En ce qui concerne la dimension temporelle de l'identité nous avons apporté notre expérience spécifique de vie dans une société totalitaire qui pourrait à présent nous servir à autre chose qu’un "memento mori". Cette expérience nous apprend à nous intéresser plus à l'engagement politique et – grâce à cela - nous sommes capables d’apprécier adéquatement les valeurs de la démocratie et de la société civile que beaucoup d'Européens occidentaux considèrent comme allant de soi.

C’est au niveau de la dimension spatiale de l'identité que l'écart entre l’Europe centrale et les vieux membres de l'Union Européenne (UE) est le plus marqué. Les Tchèques ont vécus pendant cinquante longues années dans un isolement totalement artificiel. La Bohême a appartenu pendant mille ans au territoire culturel européen. Et trois ans après la Deuxième Guerre mondiale la Tchécoslovaquie a été brutalement soustraite à l'espace culturel et politique auquel elle avait appartenu; des valeurs orientales qui nous étaient étrangères nous ont été imposées.

Ces valeurs imposées n'ont jamais été acceptées par notre société. Mais un contact direct avec les valeurs occidentales était impossible à cause du Rideau de fer. Cette situation a créé un vide qui, dans quelques pays, a été rempli par un nationalisme fort (la Slovaquie, la Croatie), dans d'autres par une vieille résurgence impérialiste (la Serbie, la Hongrie) et en République tchèque par une désorientation de la société qui a mené à la croissance massive du consumérisme.

Quelques politiciens tchèques (comme l'ancien Premier ministre Klaus) ont dit aux gens que la construction d’un capitalisme vorace et d‘une société de consommation était la clef du « retour dans l'Europe". Vaclav Havel préfère d'autres valeurs et lance un avertissement contre un boom économique qui ne serait pas accompagné d’un développement moral.

J’ai toujours su qu'il avait raison. Le débat d'aujourd'hui sur l'identité de notre continent prospère en est la preuve.

PS : le 2 février, Havel quitte le pouvoir après plus de 13 ans de présidence.