Liberté Living-Lab : la France cherche l’économie du futur 

Article publié le 4 janvier 2017
Article publié le 4 janvier 2017

Difficile ces temps-ci d’ignorer la Civic Tech, appellation qui désigne ces startups qui veulent apporter des réponses aux problèmes sociaux, économiques ou politiques. À Paris, le Liberté Living-Lab entend accueillir ces startups d’un nouveau genre. Reportage.

Il y a quelques mois, au cœur du quartier du Sentier (2ème arrondissement de Paris, ndlr), un bâtiment haussmannien s’est vu investi et entièrement rénové – avec un design résolument contemporain à la clé – par ses tout nouveaux occupants. Dans ce quartier historiquement consacré au commerce du textile, ces derniers vaquent à des activités à mille lieues de celles de la « vieille économie » : ils tentent d'apporter des solutions aux problèmes socioéconomiques, politiques et sociétaux de notre époque à l'aide d’algorithmes innovants. On pourrait être tenté de qualifier le Liberté Living-Lab - c’est son nom - d’incubateur, ce terme qui désigne ces pépinières qui accueillent et accompagnent dans leur développement des startups. Les deux cofondateurs du Liberté Living-Lab avaient d’ailleurs fondé, par le passé, quelque chose du genre, qui accueillait six startups avant de se décider à lancer ce nouveau projet.

Faire baisser le chômage

Mais aujourd'hui Rudy Cambier, co-dirigeant, refuse de qualifier le Liberté Living-Lab d’incubateur : ici, seules sont acceptées les startups qui ont pour projet de contribuer au bien commun. Rien de moins. Sont donc déclarées persona non grata les entreprises obnubilées par la croissance de leur chiffre d’affaires ou celles dont l’utilité des services ou produits qu’elles proposent ferait débat. Ici, les startups ne proposeront pas, par exemple, à des travailleurs précaires d’enfourcher un vélo pour livrer des repas à domicile en contrepartie d’une maigre rémunération. C’est donc sans surprise que l’équipe de Bob Emploi a élu domicile dans l’un des open offices de l’immeuble. Bob Emploi, c’est cette startup française qui nourrit une grande ambition : faire baisser le chômage grâce à un site censé révolutionner la mise en relation des demandeurs d’emploi avec les employeurs. Preuve que cette jeune entreprise est prise au sérieuse : elle a désormais pour partenaire Pôle emploi.

Soucieux de se soumettre lui-même à l’éthique de ceux qu'il accueille, le Liberté Living-Lab se démarque également des incubateurs classiques par le fait qu’il ne prend aucune participation dans leur capital. Comment cette structure entièrement privée trouve-t-elle dès lors les moyens de subvenir à ses besoins financiers tout en se soumettant à de tels principes éthiques ? Le Liberté Living-Lab les trouve dans sa deuxième activité : en plus d’accompagner des startups dans leur développement, il conseille des grandes entreprises issues de la « vieille économie », comme des banques ou des énergéticiens, sur les questions numériques. C'est pourquoi il est fréquent de croiser dans ses locaux des intrapreneurs, ces salariés de grandes entreprises qui travaillent quelques mois sur un projet expérimental et innovant, et qui séjournent ici pour parfaire leur culture numérique. Mais qu’espèrent apprendre du Liberté Living-Lab des multinationales qui auraient la possibilité de recourir aux services des cabinets de conseil ?

« Notre but n’est pas de leur vendre des stratégies de développement digital clé en main : ce qu’on leur propose, c’est de les familiariser aux nouvelles réalités de l’ère numérique. Il ne s’agit donc pas de consulting mais d’acculturation », précise Rudy Cambier. Cette « acculturation » comporte un volet Ressources humaines et un volet technologique. Pour ce qui est du volet technologique, il s’agit d’introduire les entreprises traditionnelles aux dernières possibilités offertes par le Big Data, le Cloud ou bien encore le Deep Learning. Pour ce qui est de l’aspect Ressources humaines, il s’agit de leur présenter comment peuvent être repensés les modes de travail à l’heure où le numérique remet en question le modèle du poste de salarié sédentaire soumis à des horaires fixes et inscrit dans une hiérarchie pyramidale. Et quoi de mieux pour « acculturer » ces entreprises que de leur faire rencontrer les représentants des startups lovées au sein du Liberté Living-Lab ? C’est ainsi qu’au cours des ateliers Ressource humaines, les représentants d’entreprises traditionnelles ont la possibilité d’échanger avec les membres de la startupMangrove. Le choix semble pertinent puisque cette startup s’est fixé pour objectif de redéfinir notre rapport au travail.

La culture du cool

Si par son modèle économique et ses ambitions éthiques, le Liberté Living-Lab marque donc sa différence avec ce que Rudy Cambier qualifie de « modèle californien » – ce mode de gestion des startups centré autour de la quête de croissance –, le lieu n’en reste pas moins fidèle à un grand nombre des codes et pratiques qui ont cours dans la Silicon Valley. En témoigne son esprit cocooning. Open offices, cuisines, salle de méditation et bibliothèque aux livres sélectionnés par chaque résident... Ici la frontière entre lieu de travail et lieu de vie est estompée et tout est pensé pour favoriser le travail collaboratif. Les rapports entre résidents empruntent eux aussi beaucoup à la culture du cool : les rapports hiérarchiques sont réduits au minimum et les résidents sont libres de déterminer le montant de leur loyer. Autre exemple : le degré d’implication des startups dans les ateliers d’acculturation destinés aux clients fait l’objet de concertations orales – rien n’est contractualisé par écrit.

Autre activité de moindre importance : le Liberté Living-Lab s’est donné pour mission celle de sensibiliser le grand public aux enjeux du numérique. Pour ce faire, il ouvre régulièrement ses portes à l’homme de la rue dans le cadre de conférences ou de projections de documentaire.

Mais cette œuvre de vulgarisation vient peut-être mettre en évidence l’une des limites de la Civic Tech. À l’heure où certains prônent l’empowerment, celle-ci peut-elle réellement apporter des solutions aux problèmes sociaux et économiques en mobilisant informaticiens et entrepreneurs mais sans associer activement le grand public au processus d’analyse et d’élaboration de solutions à des problèmes qui le concernent pourtant en premier lieu ? Si un client d’Uber a peu de raisons de s’intéresser aux algorithmes qui lui permette d’être transporté d’un point A à un point B, l’utilisateur d’applications de recherche d’emplois ou d’applications visant à améliorer la représentativité politique des citoyens peut légitimement demander à prendre connaissance du fonctionnement de telles applications ou même à prendre part à leur conception. Si ces possibilités lui sont refusées, la Civic Tech pourrait susciter plus de doutes que d’enthousiasme. Une autre source d’interrogation porte sur la capacité du Liberté Living-Lab à concilier son approche que l’on pourrait juger très française – sélection tatillonne des startups résidentes, idéalisme – avec la culture des affaires propre au monde des startups. Les startups qui ont réussi jusqu’alors doivent peut-être en effet une partie de leur succès à un pragmatisme anglo-saxon qui privilégie la flexibilité en termes d’objectifs et de moyens à un cahier des charges initial strictement défini. Quoi qu’il en soit, que la Civic Tech se révèle être un phénomène de mode ou le début d’un phénomène durable aux répercussions massives, Rudy Cambier souligne que le Liberté Living-Lab reste, pour l’heure, un « pari ».