Liberté d’expression : peut-on rire de tout, ailleurs en Europe ?

Article publié le 14 janvier 2015
Article publié le 14 janvier 2015

En France, l’humour est quasi-canonisé par une phrase exprimée par feu l’humoriste Pierre Desproges : « on peut rire de tout mais pas avec tout le monde ». Un principe avec lequel a toujours fonctionné Charlie Hebdo. Mais qu’en est-il dans les autres pays européens ?

À la rédac’, lors de certaines conférences de rédaction ou en allant boire un coup, il nous est souvent arrivé de tomber dans le cliché le plus plat. En général, on se marre. Quelque fois, on froisse, en atteignant du même coup les limites de la bonne camaraderie pour dériver gentiment vers un débat d’idées. Katha le sait bien. Durant ses huit années passées en France, cette Allemande trentenaire a connu plus de points Godwin (la sempiternelle évocation de l’Allemagne nazie dans une longue conversation, ndlr) que n’importe qui. Quand, en soirée, on l’a branche sur Hitler, elle avoue que ça l’a « fait encore chier ». « Pourtant, en Allemagne, j’ai l’impression que les choses sont en train de changer, poursuit-elle. Avant, on ne riait pas trop d’Hitler. Mais en 2012, une satire qui lui a été consacrée a fait un best-seller (Er ist wieder da, « Il est de retour » de Timur Vermes, ndlr). »

Le tabou juif

En Allemagne, Katha précise aussi qu’en principe, on peut rire du tout. « C’est en tout cas ce que dit la loi et ce qu’a proclamé pour l’éternité Kurt Tucholsky (journaliste et écrivain allemand du début du XXème siècle, ndlr) avec sa fameuse citation : "La satire a le droit a tout". Aujourd’hui, elle peut même s’appeler Martin Sonneborn (leader de Die Partei et rédacteur en chef de la revue satirique Titanic, ndlr) et être assise au Parlement européen. » Pourtant, il existerait bien selon elle un vrai tabou que le plus fins des humoristes n’oserait même pas briser : les juifs. « Cela créé encore et toujours le malaise. C’est embarrassant, c’est gênant. Pas drôle. » Cela peut paraître étrange mais les Allemands partageraient ce trait d’humeur avec les Italiens. Cecilia, fraîchement débarquée à Paris, explique que jamais il ne serait possible de monter sur une estrade avec une vanne sur la communauté juive. « C’est quelque chose que l’on fait en cachette quand on est entre amis proches, dit-elle presque à voix basse. En Italie, l’Holocauste a encore une réelle influence sur les jeunes. »

Sous le radar médiatique, l’Italie redoute plutôt l’omniscience d’une autre communauté religieuse, l’église, bien aidée par le Vatican qui, dans tous les sens du terme, reste un État dans l’État. « Que ce soit pour une pièce de théâtre, une émission satirique ou un dessin, l’église garde une influence considérable sur la réception de ce type de message dans l’opinion publique », précise Cecilia. Elle en veut pour preuve le cas rocambolesque du mensuel satirique italien Il Vernacoliere qui, en 2005, publiait une caricature de l’ancien pape Joseph Ratzinger alias Benoit XVI. Le journal n’a jamais été condamné mais l’église a agité une loi « complètement imaginaire » pour exercer son pouvoir : « infraction contre la religion catholique et mépris envers le pape ».

Des accidents de voiture et la colère de dieu 

Ce trafic d’influence ne procède pas forcément d’un tabou. Nombreux sont ceux qui parleront d’autocensure pour qualifier la frilosité des médias et de la société civile à se moquer de certaines institutions. En Pologne, on parlera même de « peur ». Pia, polonaise expatriée à Paris, affirme : « Les Polonais ne rigolent pas des choses qu’ils craignent, de peur de les provoquer. Et le Polonais a principalement peur de deux choses : les accidents de voiture et la colère de dieu. » Si vous ouvrez un journal polonais, dans un pays où près de 80% se réclame catholique, il vous sera difficile de vous bidonner sur une satire du pape ou de Jésus. En 2015, la nouvelle génération tente-t-elle de dessiner autre chose que des figures imposées ? « Elle a une attitude moins conservatrice et mois régressive, répond Pia. Mais elle est surtout caractérisée par une chose : le je-m’en-foutisme ». 

De l’autre côté des Pyrénées, l’humour a un prix et l’inflation est fixée par l’humeur de la famille royale. Selon le code pénal espagnol, les calomnies et autres injures contre la monarchie sont passibles de deux ans de prison ferme minimum. Ainhoa, jeune espagnole de 23 ans, a beaucoup rigolé quand elle a vu pour la première fois la Une de El Jueves qui représentait en 2007 Felipe VI, l’actuel roi d’Espagne, en train de prendre sa femme en levrette. Le problème, c’est que le pays attendra que l’image fuite sur Internet pour pouvoir en rire. Le jour de sa sortie, le juge fera confisquer l’édition spéciale d’El Jueves au moment où elle devait atteindre les kiosques. Il en sera de même pour de nombreuses autres publications mais la justice espagnole n’est pas forcément le reflet d’une société civile qui se marre, en dehors des prétoires. Quand on lui demande si en Espagne rien n’est tabou, Ainhoa lève les yeux en biais en guise de réflexion avant de lâcher : « Je t’aurais dit le franquisme comme ça mais en fait on en rigole aussi. En soirée ou en famille, on se moque de tout le monde : la reine, le roi, les Roms, les pauvres, les chômeurs... ».

Le politiquement correct anglo-saxon

Le débat sur les limites de la liberté d’expression, qui se manifeste avec de plus en plus d’acuité depuis la tuerie du mercredi, rencontre un plus grand écho au Royaume-Uni ainsi que dans l’ensemble des pays anglo-saxons. Le choix de la plupart des médias de ne pas publier les caricatures de Charlie Hebdo en témoigne. L’humour irrévérencieux est-il soluble dans des sociétés extrêmement soucieuses de l’unité de leurs différentes communautés ? « Je dirais que nous ne nous moquons jamais des caractéristiques des gens qu’elles soient liées à la religion, à la race, au genre, à l’handicap, à la sexualité... », explique Kait, journaliste canadienne qui a déjà beaucoup partagé sa vie entre l’Europe et l’Amérique. Elle poursuit : « Le Canada est peut-être le pays le plus politiquement correct du monde. Je suis toujours choquée quand j’entends des Français faire des blagues que je considère comme racistes, sexistes et homophobes. C’est même le plus grand choc culturel que je connais en France et en Europe, en général ».

Chaque pays en Europe aurait donc sa sensibilité, ses tabous plus ou moins avoués. Le souci universel avec l’humour, comme avec tout type de message, c’est qu’on ne peut dissocier le fond de la forme. Et le sujet, vaste et éminemment complexe, posera toujours ses questions : à partir de quand est-on allé trop loin ? Comment distinguer la maladresse de la faute ? La parodie de la véritable prise de position ? L’humeur de l’humour ? En France, derrière la liberté, le sujet a aussi ses problèmes qu’il (ne) s’appelle (pas) Charlie ou Dieudonné