Liberté d'expression : la haine tisse sa Toile

Article publié le 3 mai 2013
Article publié le 3 mai 2013
Le 23 mars 2013 le Conseil de l’Europe a lancé une Campagne de sensibilisation contre le Hate Speech sur Internet. L’initiative souhaite impliquer directement les utilisateurs du Web et a pour but de promouvoir un monitorage participatif d’Internet ayant pour objectif d’identifier et de limiter les contenus des sites, commentaires, images ou vidéos qui diffusent des messages discriminatoires.

Le cas Twitter

En janvier 2012, Twitter a annoncé une réforme interne qui autorise l’intervention sur le flux des messages publiés dans chaque pays et permet la suppression ou le blocage de l’utilisateur. La mesure a alarmé les blogueurs arabes, tandis que le gouvernement thaïlandais saluait avec approbation la possibilité de pouvoir bloquer les citoyens accusés de lèse-majesté. La page #TwitterCensored a été prise d’assaut en peu de temps, avec l’intuition qu’il s’agissait d’une manœuvre contre la liberté d’expression, comme l’a d’ailleurs rapidement déclaré Reporters sans frontières en parlant d’acte de censure. La nouvelle norme n’a cependant été appliquée qu’en octobre dernier, lorsque la police d’Hannover (Basse-Saxe, Allemagne, ndlr) a supprimé la page Twitter d’un contrevenant. Le groupe néo-nazi en question est d’ailleurs le premier utilisateur dans l’histoire des gazouilleurs à avoir été bloqué. 

Liberté d’expression ou discrimination ?

Le Web permet une implication totale de l’individu

L’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme garantit le droit à la liberté d’expression comme condition nécessaire à une société démocratique. L’article 4 de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination condamne en revanche toute expression se basant sur une idée de supériorité ou de haine raciale. Que se passe-il lorsque qu’Internet qui garantit l’anonymat et l’impunité devient une antenne pour la diffusion de messages racistes ? Ça génère un court-circuit. Dans quelle mesure la liberté d’expression est un sujet valable pour mettre en danger le droit de ne pas être discriminé ? Liberté ou sécurité ?

Le Web permet une implication totale de l’individu : des identités cybernétiques se déversent dans l’espace fluide d’une diaspora postmoderne. Les déclinaisons communes de l’espace et du temps se fragmentent, se dispersent, en somme se cristallisent sur un écran. Facebook, Twitter, Youtube, le streaming, les e-mails, Skype, WhatsApp sont les paradigmes d’un nouveau langage qui codifie nos journées. Et la frontière entre le en ligne et le hors ligne devient toujours plus fragiles, l’impact que l’une génère sur l’autre est ignoré. Que se passe-il si un utilisateur diffuse du matériel incitant à la haine contre une catégorie déterminée ? Le message peut être lu et partagé, c’est un bouche à oreille qui se sédimente dans la conscience commune du Web.  Et elle est collective parce que personne n’aura bougé le petit doigt.

C’est dans cette brèche de réflexion que s’insère le No Hate speech Mouvement (également actif sur Facebook), cette campagne promue par le Conseil de l’Europe implique environ 100 organisations en Europe dont le CEIPES de Palerme. Débutée en 2012 et lancée le 23 mars 2013, l’initiative durera jusqu’en 2014 et a pour but d’activer une mobilisation transversale pour la prévention, le monitorage et la dénonciation des sites promeuvent des discours incitant à la haine. Ça n’a rien à voir avec les tentatives de contrôle du Web déjouées par des acronymes comme SOPA, PIPA, ACTA, TIPA. Il s’agit d’animer un débat constructif dont le citoyen est le principal artifice et destinataire. Le but est de faire émerger une conscience critique sur le sujet avec des instruments permettant de limiter de tels phénomènes en signalant directement les messages discriminatoires à des organismes comme UNAR ou l’INACH. Il suffit d’un clic pour relever un cas de « hate speech ».

La nouvelle Cadillac

D’après le rapport UNAR, les cas signalés de discrimination ont augmenté, ils sont passés d’environ 750 à plus de 1000 entre 2010 et 2011. C’est une donnée importante qui démontre une prise de position, surtout si on considère que le Web est justement « l’environnement de discrimination » le plus fréquenté avec un pourcentage de 22,6%. Un autre aspect inquiétant concerne la « diversification » du hate speech, il n’est plus exclusivement relatif à des raisons ethnique ou raciales mais il s’adresse également aux femmes, aux homosexuels et aux handicapés, avec de nouvelles pratiques détournées comme le cyber-harcèlement. Ce serait toutefois trop simpliste de reconduire le tout à une excroissance sociale. Le problème est bien plus profond. Ces dernières années, on a assisté à un alarmant retour des discours racistes qui sont ensuite diffusés sur Internet, ils sont prononcés par des représentants de partis qui ont obtenu d’importants soutiens électoraux dans leurs pays, C’est notamment le cas du Parti pour la Liberté en Hollande et du British National Party en Grande-Bretagne en 2009, du Front National français et d’Aube Dorée en Grèce en 2012. Mais il y a également la Plataforma per Catalunya en Espagne, la Ligue du Nord en Italie qui a d’ailleurs gouverné le pays de 2008 à 2011, ainsi que le groupe néo-fasciste Casa Pound qui s’est porté candidat aux dernières élections. Sans oublier les tragédies d’Utoya, de Florence et de Toulouse. Et pour finir il y a aussi les offenses racistes et les insultes adressées à Cécile Kyenge - la nouvelle ministre pour l’Intégration du gouvernement d’Enrico Letta - de la part d’ « illustres » représentants de la Ligue et sur divers sites d’extrême droite.

L’Europe est évidemment en crise. L’erreur est de croire que la crise est économique, et d’oublier le passé colonial et fratricide des pays européens. La campagne est un signe de la volonté d’une narration collective s’unissant justement sur un sujet qui a divisé : le racisme.

Au-delà de la possibilité d’anonymat et de l’absence d’une réglementation, le manque d’uniformité dans les juridictions est l’un des problèmes principaux du hate speech en ligne. Depuis 1995, de nombreux efforts communautaires ont été faits à ce sujet comme notamment la Convention Internationale contre la cybercriminalité en 1996, ou le Safer Internet Plus en 2005. Le No Hate Speech Mouvement suit le même chemin mais invite le citoyen à intervenir quotidiennement. C’est à partir d’une telle conscience d’action du bas que le changement est possible.

Malcolm X répétait que « le racisme est comme une Cadillac : il en sort une nouvelle tous les ans. » Le Hate Speech est la Cadillac du nouveau millénaire. Le Web sa route. Les signalisations des Internautes, son panneau interdit.

Photo couverture : © alvaro tapia hidalgo/Flickr; logo © No Hate Speech Movement/Facebook; Marine Le Pen © Birdyphage/Flickr; video © No Hate Speech Movement/YouTube