Liberté de la presse : l'inquisition moderne du Vatican

Article publié le 13 février 2016
Article publié le 13 février 2016

Journaliste à L’Espresso, Emiliano Fittipaldi est accusé d’avoir publié des informations confidentielles sur le Saint-Siège dans son livre Avarizia. Retour sur un procès qui révèle beaucoup plus sur le Vatican que de simples frais de bouche.

« Mon livre, L'Avarizia, a été réécrit un millier de fois. Les plaintes et autres formes de pression font partie du jeu du pouvoir », affirme sans hésitation Emiliano Fittipaldi. « Les journalistes doivent avoir conscience que lorsqu’ils enquêtent sur le pouvoir, ledit pouvoir réagira. Il ne faut pas avoir peur, même du Vatican, appelé à décider si le métier même de journaliste est un délit ou non. »

Napolitain né en 1974, Emiliano Fittipaldi est écrivain et journaliste, signature réputée de l'hebdomadaire L’Espresso. Collègue et auteur du best-seller Chemin de Croix (Via Crucis) de Gianluigi Nuzzi, il est actuellement en procès contre le Vatican après la diffusion d’informations et de documents confidentiels sur le Saint-Siège, et révélés par monseigneur Lucio Ángel Vallejo Balda et Francesca Immacolata Chaouqui, les deux « corbeaux » présumés arrêtés en novembre dernier par la justice vaticane. 

Avarizia, un livre « subversif» ?

« Pour la première fois, Avarizia dévoile tout le trésor bâti et géré par le Saint-Siège. » Le trésor ? Une centaine de millions d’euros donnés à l’Église par les fidèles du monde entier qui, au lieu d’être destinées aux plus pauvres et aux œuvres de bienfaisance, finissent dans les caisses des ministères ou, pire encore, dans la poche des cardinaux. « Il se trouve que l’IOR (Institut pour les Œuvres de Religion) n’a pas totalement effectué le grand ménage annoncé ces dernières années. De nombreuses affaires de toutes sortes ont été identifiées, de la vente d’essence (probablement au noir) à la gestion des magasins et bureaux de tabac, jusqu’à l’important business de la santé, grâce auquel le Vatican facture des milliards », énumère Fittipaldi. « Ce qui demeure particulièrement embarrassant tant d’un point de vue éthique qu'économique. Jamais je n’aurai imaginé finir mon livre sur un procès, seulement que mon texte serait très discuté ».

Fittipaldi et Nuzzi ont ainsi commis un « délit contre la Patrie », violant l’article 116-bis du Code Pénal du Vatican, qui condamne « quiconque se procure illégalement ou révèle des informations ou documents dont la divulgation est interdite », à une peine de 4 à 8 années de prison. Il s’agit de la criminalisation d’un droit, la liberté d’expression, défendu par l’article 21 de la Charte Constitutionnelle italienne.

L’article 116-bis a été introduit en 2013 par le Pape François lui-même, élu au trône pontifical pour procéder à cette « révolution gentille » dont l’Église avait besoin après le scandale Wikileaks et la « renonciation » de Ratzinger. « Francesco, de façon très solitaire, cherche à ramener le Vatican vers sa fonction religieuse. Bien sûr, il s’agit d’un long processus, on ne peut imaginer qu’une telle opération puisse être couronnée de succès en seulement trois ans ». Or, la propagande du Saint-Siège, sous l’égide de Bergoglio (le nom du Pape Françaois, ndlr), avait mis en avant un pontificat différent : « Ils nous ont dit (et nous y avons tous un peu cru) que tout serait résolu par François en quelques mois. Ce qui n’est pas arrivé ». Face à un texte qui cite les noms et prénoms des princes de l’Église, Fittipaldi se demande « comment a réagi François en me poursuivant en justice plutôt que les cardinaux incriminés, les maladies de la Cure, les gaspillages et la corruption ».

Dans l’Italie qui « choque » la liberté de la presse

« La politique italienne, sans exception, a commenté cet événement de manière très froide », dénonce Fittipaldi, en indiquant ne pas se sentir comme « un martyr » et ne pas vouloir « le soutien de quiconque. Mais je m’attendais à ce qu’ils défendent au moins les valeurs de notre pays ». Il n’en fut rien, bien au contraire : « Ceci révèle comment nos institutions et ceux qui nous gouvernent réagissent face à une attaque aussi dure à l’encontre de la liberté de la presse ».

Le procès en cours contre Fittipaldi et Nuzzi se déroule au Vatican, un État souverain et indépendant. Mais si nous nous intéressons d’un peu plus près à l’Italie, l’organisation Reporters sans Frontières, qui agit depuis 25 ans pour la défense de la liberté de la presse dans le monde entier, liste ce pays à la 73ème place de son classement de la liberté de la presse établie pour l’année 2015. L’ONG Freedom House, quant à elle, définit l’Italie comme seulement « partiellement libre » pour la même année. Pour Fittipaldi, ces positions « représentent bien l’entité de ce pays et de ses habitants. Les journalistes, très nombreux dans ce pays, font leur métier de façon totalement libre, tout comme les éditeurs. Pourtant, ces mêmes journalistes italiens, pour mille et une raisons, s’autocensurent, peut-être par commodité ou par crainte, mais aussi souvent pour faciliter leur carrière ».

Ainsi, en Italie, personne ne porterait atteinte à la liberté d’information ? « Il existe un risque pour que soit approuvée une loi permettant d’emprisonner des journalistes », condamnés pour diffamation. Ces derniers jours, Fittipaldi a reçu une plainte de Mauro Masi (de la Consap - la Concession de service public, ndlr) lui réclamant 90 millions d’euros. « Ces chiffres sans queue ni tête visent à entraver la liberté d’expression. Pensez à ces petits journaux qui, évidemment, ne peuvent même pas imaginer payer une telle somme. Les amendes que le gouvernement a prises en charge dans le cas où les journaux ont publié des écoutes téléphoniques, ou des documents, montrent que la liberté de la presse est en danger. Ce n’est pas le cas en Europe. Il s’agit d’une liberté sans condition », plante Fittipaldi.

Que faire pour inverser cette tendance, et qui pour le faire ? « L’opinion publique pourrait le faire. Le plus grave, c’est que durant 20 ans (et aujourd’hui nous en payons le prix), l’opinion publique italienne s’est habituée au fait que la presse ne soit pas libre. En s’y accoutumant, elle a limité son esprit critique. Le risque, c'est la complète inaction des mouvements populaires, qui désirent des informations plus libres », conclut-il.

Tous propos recueillis par Nadia Cozzolino.

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Naples. Toute appellation d'origine contrôlée.