Liban : les Blackberry priment sur les Kalashnikov

Article publié le 24 janvier 2011
Article publié le 24 janvier 2011
Le 12 janvier 2011, 11 ministres du gouvernement libanais d'union nationale dont 10 membres du Hezbollah, ont démissionné en bloc. Le président Michel Sleimane hésite entre reconduire Saad Hariri ou le remplacer par Najib Mikati, soutenu par le Hezbollah, pour reprendre la tête du pays. Crise nationale ? Plutôt une entaille de plus dans une liste déjà bien longue de difficultés politiques.
Malgré les embouteillages, les téléphones dernière génération et l’hypothèse d’une guerre à venir, la routine libanaise est bercée par la sérénité, nous décrit une Espagnole en volontariat à Beyrouth.

 En décidant de démissionner du gouvernement d’union nationale, le parti du Hezbollah et ses groupes de soutien concrétisent des menaces brandies depuis longue date: abandonner le navire si jamais leurs revendications sur le Tribunal Spécial pour le Liban, qui enquête sur l'assassinat le 14 février 2005 de l'ex-Premier ministre (et père de l'actuel) Rafik Hariri, restaient lettre morte. Depuis des mois, les spéculations vont bon train sur la sentence et la possible implication du Hezbollah dans le magnicide dans l’enquête du tribunal. En parallèle, le mouvement chiite a toujours réclamé au gouvernement qu'il désavoue le Tribunal onusien.

Cocktails sous les bombes

Quand j’étais encore à Barcelone - après avoir passé 6 mois au Liban - j'ai suivi avec intérêt ces informations. La presse européenne soulignait dans ses grands titres la « grave crise politique » qui menaçait ce petit pays du Moyen-Orient. Je me suis demandé comment les citoyens de Beyrouth, spécialement du quartier dans lequel je réside aujourd’hui, Ashrafieh, enclave chrétienne par excellence, vivaient la situation. Avaient-ils arrêté d'aller prendre leurs cocktails dans les bars de Gemmayzeh qui, d'après tous les Libanais, étaient restés ouverts même pendant les bombardements israéliens de l'été 2006 ? Continuaient-ils à prendre leur voiture pour aller à l'épicerie du coin, créant ainsi pagaille et embouteillages monstres ? Les feux rouges commençaient-ils enfin à être respectés ? Ayant de sérieux doutes sur la question, j'ai décidé de contacter quelques amis vivant un peu partout dans le pays.

Blackberry, embouteillages et lendemains chantants

En 2007 un couvre-feu a été instauré lors des affrontements entre les partisans du mouvement du 14 mars et ceux du 8 marsEt en effet, la vie dans les rues de Beyrouth continue son cours normal : un Blackberry trône dans toutes les mains, et tous se rendent encore à l'ABC Mall, le centre commercial très chic du quartier. La chose la plus dangereuse dans la capitale multiconfessionnelle du pays du Cèdre reste toujours de se déplacer à pied en esquivant les voitures et leurs conducteurs kamikazes. Pour l'instant, personne n'a sorti de Kalashnikov à l'air libre et les sonores explosions nocturnes ne sont encore que des feux d'artifice. Dans le Chouf, région montagneuse du centre où vit la communauté druze (une communauté religieuse professant une religion musulmane hétérodoxe, ndlr), l'unique changement qu'ont ressenti les citoyens est l'accentuation de la présence militaire sur les routes, fait plus qu'habituel dans n'importe quelle partie du pays.

J'ai atterri à Beyrouth le 13 janvier, après être rentré en Espagne pour les fêtes. En quittant l'aéroport, je suis passé par les quartiers éminemment pro-Hezbollah de la ville, et je n'ai détecté aucun changement. Les drapeaux sont toujours à leur place, et la poussière continue de recouvrir les photos du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, accrochées le long de l'autoroute depuis sa visite polémique en octobre dernier.

Dans ce pays qui en a vu tant d'autres, la démission d'une partie de l'exécutif n'effraie pas plus que ça. Pour n'importe laquelle de nos mentalités européennes, la fuite de 11 ministres représenterait une tragédie nationale. Mais sur cette terre, ce qui compte c'est le présent, hic et nunc, avec l'espoir permanent que le soleil se lèvera le jour suivant. Reste qu’aucun scénario n’est à écarter : une fois ces lignes terminées, quelqu'un aura peut-être sorti les armes dans la rue, ou pris la capitale. Welcome to Lebanon, où la vie se déroule sur le fil d'un rasoir provisoire...

Photo : (cc) Paul Keller/flickr ; armée : Razan Ghazzawi/flickr