L’histoire et la mémoire saisies par la loi (5/6)

Article publié le 20 août 2009
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Article publié le 20 août 2009
Histoire, mémoire(s), droit et politique : un enjeu européen Par Guillaume Delmotte « Sur cette terre, y a une chose effroyable, c’est qu’ tout le monde a ses raisons», (Octave dans La règle du jeu, Jean Renoir, 1939)
5_6.jpgDans l’épilogue de son dernier grand livre, Après guerre, une histoire de l’Europe depuis 1945 (Armand Colin, 2007), intitulé « La maison des morts. Essai sur la mémoire européenne moderne », l’historien britannique Tony Judt, professeur à l’Université de New York et fondateur de l’Institut Remarque, écrit :

« La reconnaissance de l’Holocauste est notre « ticket d’entrée dans l’Europe » – reprenant ici une formule de Heinrich Heine, datant de 1825, selon laquelle le « ticket d’entrée » des Juifs en Europe était le baptême – (…) La mémoire retrouvée des Juifs morts de l’Europe est devenue la définition et la garantie mêmes de l’humanité restaurée du continent ».

Comme je l’ai indiqué dans la première partie de cet article, c’est l’ordre libéral et démocratique ouest-européen construit après 1945 qui est fondé sur la mémoire des atrocités commises par le régime nazi.

Est-il nécessaire, voire indispensable, que les crimes commis par le communisme, évoqués par Pierre Nora sur le site de l'association Liberté pour l'histoire (cf. notre article précédent), soient reconnus officiellement et que leur mémoire soit protégée par le droit pénal pour qu’un espace commun, démocratique et libéral, se construise dans l’Union européenne élargie ? Quelle place la mémoire de l’Holocauste peut-elle avoir dans cet espace politique en construction ?

« Pour les Européens de l’Est – écrit Tony Judt dans Après guerre – tardivement délivrés après 1989 du fardeau des interprétations de la Seconde Guerre mondiale imposées par les communistes, l’obsession occidentale fin de siècle de l’extermination des Juifs a des conséquences dérangeantes (…) Les autorités d’Europe de l’Est avaient mis beaucoup plus de soin à effacer toute mémoire publique de l’Holocauste. Non que l’on ait minimisé les horreurs et les crimes de la guerre à l’Est, au contraire : la rhétorique officielle ne cessait d’y revenir, et les mémoriaux et les manuels de les rappeler. C’est simplement que les Juifs n’avaient pas leur place dans cette histoire ».

Tony Judt poursuit son analyse de la mémoire européenne : « L’Europe de l’immédiat après-guerre s’est construite sur une mémoire délibérément mauvaise (…) depuis 1989, l’Europe s’est plutôt construite sur un excédent compensatoire de mémoire : de la remémoration publique institutionnalisée comme fondement même de l’identité collective (…) Une certaine dose de négligence, voire d’oubli est une condition nécessaire de la santé civique. » Toutefois, l’historien n’entend pas prôner l’amnésie : « Une nation doit d’abord se souvenir de quelque chose avant de commencer à l’oublier ». De ce point de vue, les crimes du communisme en Europe centrale et orientale sont sans doute appelés, dans les pays concernés et dans le temps présent, à faire l’objet de législations visant à éviter leur négation ou leur minimisation. Il y aurait ainsi une anthropologie de la démocratie post–totalitaire, qui exigerait l’institutionnalisation d’une mémoire reconstruite.

Pour Tony Judt, seule l’histoire, c’est-à-dire « le passage du temps et l’étude professionnelle du passé – celle-ci par dessus tout », a été (notamment en Allemagne) et est encore « l’instrument du rappel ». Pour Yosef Hayim Yerushalmi, que cite T. Judt, « L’histoire, l’historien seul, animé par l’austère passion des faits, des preuves, des témoignages, qui sont les nourritures de son métier, peut veiller et monter la garde ». Si je partage pour ma part l’idée que l’histoire, son enseignement à « chaque relève de génération », sont nécessaires et même indispensables, en revanche je ne crois pas qu’il faille se contenter de professions de foi scientiste émanant de la communauté historienne pour lutter, notamment, contre le racisme et l’antisémitisme. Les historiens ne peuvent pas s’ériger, seuls, en gardiens de la Cité. Encore une fois, une société démocratique doit pouvoir se protéger par ses institutions, par son droit, contre tout ce qui tente de détruire ses fondements. En ce sens, une société démocratique, pluraliste, donc laïque, se trouve toujours confrontée à la question du sacré, c’est-à-dire de ce qui est, pour elle-même et en son cœur, intangible et inviolable. Il y a une stratégie de lutte de la société démocratique contre ses ennemis et on peut affirmer avec Michel Foucault, inversant la formule de Clausewitz, que la politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens.

Cette proposition théorique n’épuise pas la question sociologique de la mobilisation politique contre le racisme et l’antisémitisme ou bien contre la banalisation (sinon la négation) de certains faits historiques. Dans cette perspective, le savoir tel qu’il est restitué au monde social par les historiens doit éclairer l’action des citoyens et peut produire des effets de légitimation ou de délégitimation de celle des gouvernants.

Je souscris à l’idée soutenue par Antoine Prost que « l’histoire, c’est ce que font les historiens » (Douze leçons sur l’histoire. Le Seuil, 1996). Mais il faudrait ajouter que toute œuvre, une fois produite, échappe à son auteur.

Dès lors, qu’en est-il de la liberté des historiens ? Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilles Manceron et Gérard Noiriel, membres du Comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire, estiment dans un texte paru dans Le Monde du 7 novembre 2008, à propos de la décision–cadre du Conseil des ministres de la Justice de l’Union européenne, qu’il n’est pas « raisonnable de laisser croire à l’opinion que des historiens travaillant de bonne foi à partir des sources disponibles, avec les méthodes propres à leur discipline, puissent être condamnés en application de cette directive pour leur manière de qualifier, ou non, tel ou tel massacre ou crime de l’Histoire. » Ces historiens rappellent que selon la Cour européenne des droits de l’Homme (affaire Chauvy et autres c. France), « la recherche de la vérité historique fait partie intégrante de la liberté d’expression ». Selon eux, « En agitant le spectre d’une "victimisation généralisée du passé", l’appel de Blois – lancé par Pierre Nora et l’association Liberté pour l’histoire – occulte le véritable risque qui guette les historiens, celui de mal répondre aux enjeux de leur époque et de ne pas réagir avec suffisamment de force aux instrumentalisations du passé (…) L’Histoire, nous dit-on, ne doit pas s’écrire sous la dictée des mémoires concurrentes. Certes. Mais ces mémoires existent, et nul ne peut ordonner qu’elles se taisent. Le réveil parfois désordonné des mémoires blessées n’est souvent que la conséquence des lacunes ou des faiblesses de l’histoire savante et de l’absence d’une parole publique sur les pages troubles du passé. Dans un Etat libre, il va de soi que nulle autorité politique ne doit définir la vérité historique. Mais les élus de la nation et, au-delà, l’ensemble des citoyens ont leur mot à dire sur les enjeux de mémoire. Défendre l’autonomie de la recherche historique ne signifie nullement que la mémoire collective soit la propriété des historiens. Il n’est donc pas illégitime que les institutions de la République se prononcent sur certaines de ces pages essentielles refoulées qui font retour dans son présent. En tant que citoyens, nous estimons que la loi reconnaissant le génocide des Arméniens - heureusement non prolongée, à ce jour, par une pénalisation de sa négation - et celle reconnaissant l’esclavage comme un crime contre l’humanité sont des actes forts de nos institutions sur lesquels il ne s’agit pas de revenir. »

Si j’émets des réserves sur le dernier point – i.e. les lois relatives au génocide arménien et à l’esclavage (cf. le deuxième article de cette série sur « L’histoire et la mémoire saisies par la loi ») – il faut retenir de ce dernier texte que si les historiens doivent être libres de mener leurs recherches comme ils l’entendent, au nom de l’autonomie de leur discipline et de la liberté d’expression, ils n’ont pas pour autant le monopole de la gestion publique de la mémoire.

Sculpture et photo : © Michel DELMOTTE. Photo de classe. 9 torses. Porcelaine 2002