L’histoire et la mémoire saisies par la loi (3/6)

Article publié le 28 juillet 2009
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Article publié le 28 juillet 2009
A propos des lois mémorielles et de leurs usages Par Guillaume Delmotte « Sur cette terre, y a une chose effroyable, c’est qu’ tout le monde a ses raisons » (Octave dans La règle du jeu, Jean Renoir, 1939)
3_6.jpgUn décret de février 2006 a abrogé l’alinéa litigieux de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 qui évoquait le rôle positif de la présence française outre-mer. Par ailleurs, la mission parlementaire d’information sur les questions mémorielles a conclu récemment dans son rapport (« Rassembler la Nation autour d’une mémoire partagée ») que l’Assemblée nationale ne devait plus à l’avenir voter de lois qualifiant des évènements passés de génocide ou de crimes contre l’humanité. Selon ce rapport, le Parlement ne s’exprimera désormais plus que par voie de « résolutions » lorsqu’il aura à se prononcer sur ce qui relève de l’histoire.

L’association Liberté pour l’histoire s’est félicitée de ces conclusions même si elle veut rester prudente sur le sort qui sera réservé à ce rapport.

Il est intéressant de noter qu’au cours de l’année 2008, deux historiens connus pour leurs travaux sur l’histoire de l’Occupation et de la Seconde Guerre mondiale, Henry Rousso et Annette Wieviorka, ont rejoint cette association. Tous deux étaient à l’origine en désaccord avec les signataires de la pétition Liberté pour l’histoire quant à l’appréciation qui devait être portée sur la Loi « Gayssot ».

Pour Henry Rousso, celle-ci relève d’une « situation de fait », d’un « héritage historique qu’il faut pour l’instant assumer » dans la mesure où la négation de la Shoah est devenue « dans certains pays une idéologie d’Etat (notamment en Iran) ». Il n’est donc pas « opportun » selon lui de la supprimer. Son adhésion à l’association Liberté pour l’histoire a été motivée par ce que l’on pourrait appeler une éthique de la profession historienne, fondée sur « la raison, le savoir, la distance ». La discipline historique serait menacée à la fois par des « conflits idéologiques » en son sein et – ce second point a aussi été abordé par Pierre Nora, président de Liberté pour l’histoire – par la concurrence d’autres parties prenantes de l’histoire : le législateur, le juge, le journaliste, le militant de telle ou telle cause ou encore le témoin, la victime.

Pour Annette Wieviorka, la Loi « Gayssot » n’entrave en rien la liberté de l’historien. Mais, en adhérant à l’association Liberté pour l’histoire, cette historienne spécialiste de la Shoah, entend, à l’instar d’Henry Rousso, marquer son attachement à une discipline dont la spécificité serait mise en danger par la « pression sociale et médiatique » qui marginalise « tout récit critique du passé ». Elle souhaite aussi que l’association s’ouvre à d’autres sensibilités qui s’expriment au sein de la profession.

Il y a en effet plusieurs « sensibilités » au sein de la communauté historienne. Ainsi, l’historien Gérard Noiriel, l’un des fondateurs du Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire, contrairement aux signataires de la pétition Liberté pour l’histoire, préfère quant à lui parler « d’autonomie de l’histoire » : ''« Il ne nous semble pas anormal ni antidémocratique que le politique intervienne sur les questions du passé (…) A propos de la loi Gayssot, je ne trouvais pas scandaleux que le politique fasse respecter des notions essentielles qui figurent dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. On ne peut pas prétendre empêcher le législateur d’intervenir sur ce qui touche à la mémoire. Mais la ligne rouge est franchie quand le politique veut se mêler de la recherche et de l’enseignement de l’histoire… Avant de supprimer certains articles des lois mémorielles, il faut s’interroger sur les réactions que pourraient avoir les groupes sociaux ou les groupes de pression mémoriels concernés par ces textes. (…) La seule loi mémorielle qui touche également à l’enseignement de l’histoire, c’est la loi Taubira, quand elle indique que les programmes scolaires et de recherche doivent «accorder à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent». Mais elle ne demande nullement aux enseignants de porter un jugement négatif ou positif sur ces faits. En ce sens, on ne peut pas mettre l’article 4 de la loi du 23 février 2005 sur le même plan que les autres lois mémorielles. »''

Gérard Noiriel met aussi en garde contre les effets civiques de l’abolition de certaines lois mémorielles : « Imaginez que le législateur revienne en arrière par rapport à la loi Taubira : on sait très bien les problèmes que cela poserait par rapport aux Antillais et autres personnes originaires de l’outre-mer. Nous, les historiens, nous nous retrouverions au centre de la mêlée. Et nous n’aurions plus cette position précieuse à conserver : l’autonomie. » (L’Express, 2 février 2006).

Sculpture et photo : © Michel DELMOTTE. Inquiet – Rassuré. Porcelaine 2002