L’histoire et la mémoire saisies par la loi (2/6)

Article publié le 9 juillet 2009
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Article publié le 9 juillet 2009
A propos des lois mémorielles et de leurs usages Par Guillaume Delmotte « Sur cette terre, y a une chose effroyable, c’est qu’ tout le monde a ses raisons » (Octave dans La règle du jeu, Jean Renoir, 1939)
2_6.jpgS'agissant de la loi du 29 janvier 2001 reconnaissant le génocide arménien, la pétition « Liberté pour l’histoire » semble plutôt emporter la conviction. En effet, en l'espèce, le point de savoir si les massacres commis à l'encontre des arméniens en 1915 par l'Empire ottoman peuvent être qualifiés de « génocide » (entendu comme la destruction méthodique d'un groupe ethnique) fait encore débat et des historiens comme Gilles Veinstein ont émis des réserves à ce sujet, réserves qui ont d’ailleurs soulevé la critique, voire l’indignation – On peut se référer ici au point de vue exprimé par Pierre Vidal – Naquet sur « l’affaire Veinstein », paru dans Le Monde" du 3 février 1999 : Sur le négationnisme imaginaire de Gilles Veinstein''. Par ailleurs, il est important de faire observer que contrairement aux crimes perpétrés pendant la Seconde guerre mondiale, les massacres des arméniens en 1915 n'ont pas été qualifiés par un tribunal compétent de « génocide » ou de « crimes contre l'humanité ».

Quant à l'article 2 de la loi du 21 mai 2001 et à l'article 4 de la loi 23 février 2005, ils disposent que la recherche et l'enseignement de la discipline historique doivent accorder « la place qu'ils méritent » aux faits en question. Mais il y a une distinction à faire entre ces deux lois. Si la loi de 2005 entend clairement porter un jugement (positif en l'espèce) sur la présence française outre-mer (notamment en Afrique du Nord) et enjoint les enseignants et les chercheurs à aller dans ce sens, restreignant ainsi de manière radicale leur liberté, en revanche, la loi de mai 2001, relative à la traite et à l'esclavage, qui qualifie en droit ces faits de crimes contre l'humanité, ne prescrit pas, s'agissant des programmes scolaires et de recherche, une orientation particulière, positive ou négative. Mais on remarquera que les deux textes font porter sur la communauté des historiens l'obligation de faire droit à une demande sociale de valorisation d'une mémoire.

En mars 2005, un groupe d’historiens parmi lesquels Gérard Noiriel, directeur d’études à l’EHESS, avaient eux aussi demandé l'abrogation de la loi du 23 février « parce qu'elle impose une histoire officielle, contraire à la neutralité scolaire et au respect de la liberté de pensée qui sont au cœur de la laïcité, parce que, en ne retenant que le « rôle positif » de la colonisation, elle impose un mensonge officiel sur des crimes, sur des massacres allant parfois jusqu'au génocide, sur l'esclavage, sur le racisme hérité de ce passé ». Gérard Noiriel (signataire de la pétition de mars 2005 contre la loi du 23 février 2005 mais opposé à celle de décembre réclamant la « Liberté pour l’histoire ») rappelle, à la suite de Marc Bloch, le critère fondamental permettant de séparer mémoire et histoire : « La science historique se situe du côté du passé, alors que la mémoire est tournée vers le jugement » (Le Monde de l'éducation, février 2006). Marc Bloch fustigeait en effet jadis cette « manie du jugement » - ce « satanique ennemi de la véritable histoire » - qu'il avait repéré chez la plupart de ses pairs. Le rôle de l'histoire scientifique, telle qu'elle s'est développée depuis les débuts du XX° siècle (avec les travaux de François Simiand, puis ceux de Marc Bloch et de Lucien Febvre), ne saurait consister ni à arbitrer entre des mémoires, ni à établir des bilans, ni encore à porter des jugements de valeur. Toutefois, les historiens remplissent également une fonction civique, en restituant au monde social les résultats de leurs travaux, et ce le plus librement possible.

Pour conclure (provisoirement) :

A mon sens, la pétition des historiens aurait dû exclure la loi « Gayssot » et ne prendre en compte que : - la loi du 29 janvier 2001, compte tenu, d’une part, du débat qui continue à animer la communauté des historiens professionnels sur le point de savoir si l'on peut parler de « génocide » à propos du massacre des populations arméniennes et, d’autre part, de l’absence de décision d’une juridiction internationale ; - ainsi que les lois du 23 février 2005 et du 21 mai 2001, et ce dans la mesure où seuls les historiens professionnels peuvent décider de l'orientation de la recherche et de l'enseignement en histoire, en définissant eux-mêmes ce qu’ils doivent chercher et ce qu’ils doivent trouver. La République ne saurait convoquer une histoire dont la fonction sociale serait d'autant moins civique qu'elle serait officielle.

Sculpture et photo : © Michel DELMOTTE. Paisible – Envieux. Porcelaine 2002