L'Europe vue du monde Arabe

Article publié le 6 novembre 2009
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Article publié le 6 novembre 2009
L’Europe et le monde arabe Les complémentarités Amr Mahmoud Moussa Secrétaire général de la Ligue des États arabes Ancien ministre égyptien des Affaires étrangères Entre les rivages de l’Europe et du monde arabe s’étend la « Medi-terra-née », c’est-à-dire le milieu de la terre… Pendant des années, voguèrent sur ses vagues des bateaux remplis d’étudiants et des bateaux remplis de soldats ;
des bateaux de fruits et des bateaux d’armes à feu ; ceux qui recherchent la connaissance et le pain ; et ceux qui cherchent la guerre et l’or. Ce flot fit naître une relation amoureuse et conflictuelle, ainsi qu’une symbiose infinie de couleurs, de création et de vivacité. Situé au milieu de la mer alors la plus empruntée, le monde arabe avait toujours incarné un partenaire clef de l’Europe. Le traité signé entre Charlemagne, roi des Francs, et Haroun al-Rachid constitue le meilleur exemple pour comprendre ce partenariat. Ce traité donna naissance à des accords diplomatiques et commerciaux, si bien que, à la fin du Moyen Âge, des capitales commerciales émergèrent parmi lesquelles Gênes, Venise, Pise et Amalfi en Italie, Marseille en France ou Barcelone en Espagne, mais également une chaîne de ports prospères tels qu’Alexandrie, Beyrouth, Tunis, Tripoli et Istanbul. Ces villes servaient de ports de commerce et de transit entre l’Europe et l’Orient, mais constituaient également une destination finale pour les caravanes en provenance d’Afrique et d’Asie. Le commerce constitua un facteur de rapprochement, mais il eut également un impact décisif sur la mobilité des peuples, la promotion des échanges culturels et en influençant la vie quotidienne. Par ailleurs, il fut le moteur d’une meilleure ouverture sur les autres cultures et permit un transfert technique, intellectuel et scientifique. « Quand la science parlait arabe » était une métaphore utilisée jusqu’à la Renaissance, à l’époque où de grands penseurs tels que Gérard de Crémone et Roger Bacon parlaient arabe et où les écoles de médecine en Europe basaient leurs programmes sur les travaux d’Avicenne. La science ainsi que l’acquisition et la transmission des lumières constituaient le projet des institutions arabes, qui avaient gagné le respect de l’Europe en cultivant non seulement les valeurs universelles telles que la tolérance et la justice – appelées aujourd’hui droits de l’homme –, mais encore la réflexion scientifique et les principes de commerce, qui étaient alors des sujets d’admiration pour l’Europe. Ce ne fut pas par coïncidence que Hegel déclara des siècles après : « Cette science et cette connaissance ont été amenées en Occident par les Arabes. » Basons notre travail d’aujourd’hui sur des traités comme ceux de Charlemagne et d’Haroun al-Rachid. Les origines de cette vision occidentale ancienne portée sur les accomplissements et les valeurs arabes devraient renforcer notre dialogue aujourd’hui. Les Arabes et les Européens traversent une phase historique du dialogue interculturel, avec pour objectif la restauration d’une confiance mutuelle et la création d’un monde d’harmonie où la coexistence constitue la base de notre avenir commun.

L’arbre de la civilisation

Son Altesse Royale, le prince Turki al-Faisal

Fondateur et administrateur de la King Faisal Foundation Ancien ambassadeur du royaume aux États-Unis

L’Europe constitue l’entrepôt et la chambre d’incubation de ce qui émane du Moyen-Orient. L’Europe incarnait, et incarne toujours, la banque dans laquelle le Moyen-Orient puisait et continue de puiser ses idées, sa technologie et son savoir-faire. Les Grecs, premier peuple européen de la culture, s’inspirèrent de la culture pharaonique, phénicienne et perse, héritage qu’ils transmirent ensuite à la culture romaine, qui la légua enfin, en retour, aux peuplades du Moyen-Orient. Ils tirèrent leur alphabet de Phénicie, et Euclide et Archimède, tout comme Socrate et Aristote, eurent pour maîtres l’Égyptien Imhotep, Hammourabi et Xerxès. De l’Anatolie à la Syrie, en passant par l’Arabie nabatéenne à l’Afrique du Nord, l’architecture et l’artisanat gréco-romains marquèrent le paysage. Lorsque les Arabes musulmans supplantèrent les Empires byzantin et perse aux viie et viiie siècles, ils distillèrent la culture byzantino-perse au travers de la traduction des textes et érigèrent les éléments fondateurs de ce qui devint la Renaissance européenne depuis l’Andalousie, la Sicile, les Balkans et Venise. Ce fut Ibn Sina (Avicenne), Ibn Rushd (Averroès), Ibn al-Haytham et Al-Khwarazmi qui enseignèrent aux Européens la logique socratique et aristotélicienne, la médecine hippocratique et la géométrie euclidienne. Ils introduisirent en Europe les chiffres arabes, y compris le concept du « zéro », l’algèbre et les logarithmes, mais également la dissection des cadavres, les lentilles de verre, les clepsydres, les astrolabes et la boussole, le papier et la poudre à canon, les soies chinoises et la porcelaine, le brocart et l’acier de Damas. L’architecture arabo-musulmane, l’irrigation, les plantes et l’herbologie, les médicaments et la pharmacologie sont tous arrivés en Europe par la péninsule ibérique, les croisades et la Sicile normande. Les Ottomans, quant à eux, introduisirent en Europe le café et les chocolats, et le fez marocain devint à la mode à Vienne et à Cracovie, et ce durant tout le xviie siècle. Le pape Sylvestre II, qui introduisit les chiffres arabes en Europe, était surnommé le pape musulman. Thomas d’Aquin, Bacon, Galilée, Copernic et Descartes reçurent les enseignements des savants arabomusulmans, et se fondèrent sur leurs travaux. Aujourd’hui, la tendance s’est inversée. Les Arabes et les musulmans émigrent en Europe pour y trouver un emploi et un moyen de subsistance. Les étudiants en provenance de terres arabes et musulmanes recherchent la connaissance et le savoir-faire dans les universités européennes. La science et la finance, la philosophie et la religion, sont l’objet d’un échange perpétuel. L’Europe et le monde arabe ont tissé un lien ombilical.

L’Europe : continent ou déesse ? Ghida Fakhry-Khane

Présentatrice du journal télévisé de la chaîne Al-Jazeera

Dans les écoles de par le monde, on enseigne aux étudiants que l’Europe est un des cinq continents du monde et pourtant, l’Europe est probablement le seul qui ne soit pas un continent, mais une idée qui a évolué au cours de l’histoire. Aujourd’hui peut-être plus que jamais, elle reste une idée – grandiose et potentiellement noble. Pourtant, cette notion d’Europa est une réussite en soi, l’Europa ayant un passé fragmenté et particulièrement sanglant. En voyant l’unité de l’Europe aujourd’hui, il est difficile d’imaginer que, à un moment donné, l’Europe était composée d’une myriade de tribus, divisées par leur langue, leur culture et leur ethnicité. Plus tard, pendant les guerres coloniales, les pouvoirs européens ont continué de se battre. L’Europa a été le théâtre de la guerre de Cent Ans et le chaudron des deux guerres mondiales. Ainsi, il est inimaginable que l’Europe se soit transformée en ce qu’elle est aujourd’hui. Toutefois, le débat sur l’expansion de l’Union européenne dénonce le fait que l’Europe n’est pas exclusivement la réussite d’un processus endogène et interne, mais la culmination de faits historiques et ancestraux au cours desquels les emporiums européens se sont tournés vers l’extérieur pour élargir leur pouvoir, coloniser des peuples et s’enrichir. L’Empire grec s’est tourné vers l’est pour atteindre les confins de la Perse, de l’Inde et de l’Afghanistan. L’Empire romain a regardé vers le sud et a subjugué l’Afrique du Nord. Les Espagnols et les Portugais sont allés vers l’ouest pour coloniser l’Amérique centrale et du Sud, et, dans un passé plus récent, les Empires français et britannique sont allés à la conquête de l’Amérique du Nord, de l’Afrique et des régions de l’Asie. Et ne l’oublions pas, les armées islamiques ont occupé l’Espagne et la moitié de la France, atteignant la ville de Poitiers au viiie siècle, et se sont presque emparées de Vienne au xviie siècle. Ces conquêtes impériales et entreprises coloniales peuvent être considérées, à certains égards, comme ce que nous appelons, dans le langage courant, les précurseurs de la mondialisation. L’introduction de la foi comme un critère d’adhésion à l’Union européenne a beaucoup choqué en Europe, habituée à la séparation de l’Église et de l’État. L’argument le plus convaincant à opposer à la volonté de la Turquie d’adhérer à l’Union européenne a peut-être été que, malgré sa petite enclave européenne, la Turquie fait partie du continent asiatique et, par conséquent, n’est pas « européenne ». Mais alors, comment peut-on expliquer sa participation pleine et entière depuis 1949 dans le Conseil de l’Europe ? Qu’est-ce que cela signifie pour le Kosovo, l’Albanie ou la Bosnie- Herzégovine ? Et que dirait-on des pays membres de l’Union européenne dans lesquels une majorité de la population est, ou peut devenir essentiellement athée ou agnostique ? Cesseraient-ils vraiment d’être européens ? L’Europa devrait rester une déesse, fidèle à ses nobles idées d’unité et de progrès, plutôt que de succomber aux concepts étrangers à ses actes fondateurs. Si elle le fait, l’Europe pourra être fière d’être le seul continent qui soit une grande idée, et pas simplement une plaque tectonique.