L'Europe vue d'Asie par Ban Ki-moon, Pan Guang, Tioulong Saumra et Dominique Girard

Article publié le 3 novembre 2009
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Article publié le 3 novembre 2009
La puissance de l’exemple européen Ban Ki-moon Secrétaire général des Nations unies L’ancienne division « Est-Ouest » de l’Europe a cédé la place, il y a deux décennies, à l’Union européenne moderne. Plus qu’une notion géographique, l’Europe est ainsi devenue une idée ‑ un idéal même ‑ du pouvoir d’intégration comme moteur de la prospérité et des avancées sociales.
Ce brillant succès a inspiré le reste du monde. Les Latino- Américains et les Nord-Américains ont longtemps rêvé de créer une zone de libre-échange. L’Union africaine aspire à devenir davantage qu’une collection d’États ; certains parlent même des États-Unis d’Afrique. C’est seulement en Asie, et plus particulièrement en Asie du Nord-Est, malgré son dynamisme, que cette idée n’a pas eu d’emprise. Pourquoi ? Je pourrais réciter la litanie habituelle des raisons, des différences historiques et culturelles aux discordes territoriales et politiques irrésolues, ou encore la présence de deux centres de pouvoir sur le continent. Mais la raison principale, c’est que nous n’avons pas essayé. En tant que secrétaire général asiatique, j’espère pouvoir assister à ce changement. J’espère qu’un jour je verrai l’Asie à la fois plus intégrée et plus engagée sur le plan international, plus prompte à mettre à contribution ses talents et les savoirfaire qu’elle a développés au cours de son histoire afin de s’impliquer dans la résolution des problèmes mondiaux les plus urgents à ce jour. En d’autres mots, j’espère voir une Asie qui reconnaîtra la puissance de l’exemple européen. Mais cela n’est pas seulement mon souhait, c’est le devoir de l’Asie.

Une vision chinoise de l’Europe

Pan Guang

Directeur et professeur au Centre d’études internationales

de Shanghai

L’Europe est un concept pluriel en constante mutation, non seulement pour moi mais également pour la majorité des Chinois, je pense. L’Europe dans l’histoire. La route de la soie constitua le premier lien entre l’Europe et la Chine, marquant le point de départ d’une relation historique à deux facettes, qui commença plus ou moins sur un pied d’égalité. Quand Marco Polo parcourut la route de la soie jusqu’en Chine, il trouva une Chine prospère et bien gouvernée, apparemment plus évoluée que l’Europe sous plusieurs aspects. Toutefois, quand les vaisseaux de guerre européens atteignirent la Chine quelques siècles plus tard, l’Europe devint synonyme de colonialisme.Dans les yeux de mon grand-père, de mon père et de leur génération, le déclin de la Chine et les souffrances de son peuple étaient intimement liés au colonialisme européen. Toutefois, les Chinois apprirent beaucoup de l’Europe : la science moderne et la technologie, les concepts de liberté, d’autodétermination, de fraternité et de démocratie parlementaire, jusqu’au marxisme qui vint à guider les révolutionnaires chinois.L’Europe sous l’ère de la guerre froide. Sous l’ère de la guerre froide, la Chine fut confrontée aux menaces sérieuses de deux superpuissances : d’abord les États-Unis, puis l’Union soviétique. Pour beaucoup de Chinois, y compris pour leurs leaders tels Mao Zedong et Zhou Enlai, la Chine et l’Europe constituaient deux alliés stratégiques se trouvant l’un comme l’autre sous la pression des superpuissances. Le Royaume-Uni fut le premier pays occidental à reconnaître la Chine nouvelle, et Hongkong constituait autrefois le pont reliant la Chine à l’Europe. Je me souviens très bien combien les Chinois étaient heureux d’apprendre l’établissement de relations diplomatiques entre la Chine et la France, en janvier1964. Bien sûr, le général de Gaulle devint par la suite un héros immortel dans le coeur des Chinois. Ces derniers étaient également de fervents défenseurs de la réunification allemande et de l’intégration européenne, cela expliquant pourquoi ils sont si perturbés lorsque des hommes politiques allemands et européens appuient les revendications du dalaï-lama relatives à l’indépendance du Tibet.L’Europe sous l’ère de la réforme et de l’ouverture. Les relations sino-européennes connurent un regain de vigueur lorsque la Chine s’embarqua sur la voie de la réforme et de l’ouverture, sous le leadership de Deng Xiaoping. Les deux parties établirent un partenariat stratégique englobant les secteurs du commerce, de la science et de la technologie, de l’éducation, de la santé, de l’énergie, des transports, de la protection de l’environnement, de la pratique juridique, etc.Nombre de jeunes Chinois se sont établis alors en Europe pour étudier tandis qu’un plus grand nombre encore de Chinois se déplacèrent en Europe en voyage d’affaires et pour y effectuer des visites touristiques. De même, de plus en plus d’Européens se rendirent en Chine pour y investir, y séjourner dans le cadre d’échanges universitaires, ou même pour visiter ou y étudier. Cette époque constitua bien évidemment une « lune de miel » dans les relations sino-européennes ; les deux parties interagissant, et tirant des leçons l’une de l’autre dans le cadre d’un partenariat égalitaire. On peut dire que, à l’époque, une nouvelle « route de la soie » s’était tissée entre la Chine et l’Europe.L’Europe de 2008. 2008 fut une année de fierté et d’émoi pour les Chinois accueillant les jeux Olympiques de Pékin.Toutefois, certaines rues d’Europe devinrent les témoins d’actes de violence contre la torche olympique, et attirèrent des Européens non seulement approuvant de tels actes, mais brandissant également le drapeau au lion des neiges, symbole de la sécession tibétaine. Les Chinois,furieux, se demandèrent : « Nous n’avons jamais cessé de soutenir la réunification allemande et nous avons toujoursété en faveur de l’intégration européenne, mais pourquoi ces types insistent sur la séparation d’une Chine unifiée ? »Un de mes étudiants, qui a beaucoup lu sur l’histoire européenne, fit la remarque suivante : « Le Tibet a été intégré à laChine dès le xiiie siècle, c’est-à-dire bien avant que la Corse ne soit intégrée à la France et que l’Allemagne ne soit réunifiée.S’ils veulent que les Chinois quittent le Tibet, alors pourquoi les Blancs ne quitteraient pas les États-Unis, leCanada et l’Australie ? » Fin 2008, lorsque le sommet régulier entre la Chine et l’Union européenne fut annulé en raison de l’accueil dudalaï-lama par le président français, la quasi-unanimité des Chinois exprima son soutien face à la décision du gouvernement.De nombreux Chinois pensent que si un dirigeant chinois accordait un entretien très médiatisé aux leaders séparatistes irlandais, basques (Vasco) ou corses, les chefs d’États européens auraient la même réaction. Plus tard, lorsque certaines personnes prirent la décision de politiser la vente aux enchères des reliques chinoises saisies dans l’ancien Palais d’été, beaucoup plus de Chinois s’offusquèrent.Ils demandèrent : « Si nous dérobions du Louvre des reliques culturelles en disant aux Français qu’elles seraient renduesà leur propriétaire si l’on prononçait l’indépendance de la Corse, qu’en penseraient les Français ? » C’est ainsi que, en l’espace d’un an, l’image de l’Europe chuta de manière drastique dans l’esprit des Chinois pour être de nouveau associée au colonialisme, àl’impérialisme et à la géopolitique réaliste. L’Europe du futur. Alors que l’intégration européenne demeure un processus inévitable, nombreuxsont les Chinois estimant qu’il est encore difficile de parvenir à une « identité européenne » uniforme, du fait du clivage relativement importantséparant la soi-disant « vieille Europe » de la « nouvelle Europe ». Pourtant, presque tous les Chinois sont convaincus qu’une Europe unifiée jouera un rôle croissant dans les affaires du monde, même s’ils sont loin d’être unanimes sur les implications positives ou négatives que ce rôle moteur d’intégration aura sur la Chine. D’autres pensent qu’une Europe unifiée et renforcée permettra de développer un sens accru de l’expansion du pouvoir, et débouchera sur de nouvelles tentatives visant à modeler la Chine à l’image de l’Europe, et, par conséquent, à plus de conflits entre les deux. Mais plus encore estiment que, malgré les points de discorde actuels ou potentiels, la Chine et l’Europe peuvent très bien « rechercher un terrain d’entente en mettant de côté leurs différences ».Et même, au-delà de cela, Chine et Europe devraient, dans ce monde pluraliste, mettre en oeuvre tous les moyens de promouvoir un mode de développement mutuel auquel se joindrait le reste du monde au sein d’un système de coopération commun. Personnellement, je soutiens coûte que coûte cette dernière vision, et j’espère sincèrement que ce souhait de respect mutuel se changera en réalité dès que possible.

Europe fascination

Tioulong Saumura

Députée cambodgienne

Pour nous autres, habitants de pays vivant dans des régimes autoritaires et souvent dans la misère, persécutés par des dirigeants sous le joug desquels les peuples suffoquent, l’Europe est le symbole de la démocratie, du développement économique dans la justice sociale, et de la modernité où le pouvoir de l’État central diminue au profit de la supranationalité et du régionalisme. L’euro est un exemple extraordinairede limitation de la souveraineté nationale.L’Europe nous fascine, elle nous étonne. Comment ont-ils fait, les Européens, pour se réconcilier et vaincre les démons du passé ? Deux guerres mondiales n’ont-elles pas été initiées en Europe ? Sans parler de la guerre de Cent Ans, des guerres de religion et de tant d’autres conflits quiont déchiré l’Europe. Alors que nous restons empêtrés dans nos vieilles querelles sans pouvoir avancer. L’Europe nous fascine, elle force notre admiration car elle est née du triomphe de la civilisation et de la raison sur les instincts bestiaux des hommes, dorénavant bridés par l’état de droit, le respect des autres, l’esprit de tolérance. L’Europe nous fascine, elle inspire l’espoir. Certainement, cette grande soeur va nous guider dans la voie de la coexistence avec l’autre dans l’harmonie, pour la prospérité de tous. Car l’Europe, c’est la Déclaration française desdroits de l’homme de 1789, la justice sociale des pays scandinaves, la social-démocratie à l’allemande, la juxtaposition de géants comme l’Angleterre, l’Allemagne et la France avec des lilliputiens comme le Luxembourg, la Slovénie et les États baltes. L’Europe nous fascine, elle nous déçoit. Comme si, ignorant sa propre force et le rayonnement des valeurs européennes, elle n’ose s’avancer sur la scène internationale et ne s’occupe que d’elle-même, de sa construction toujours en chantier, de son élargissement qui n’en finit pas. Pourtant, c’est un devoir pour l’Europe de répondre au nouvel ordre américain, à la montée de l’islam militant, à l’émergence de la Chine communiste. En ne faisant pas résonner la symphonie des valeurs européennes dans le concert des nations, l’Europe déroge à ses obligations depremière puissance économique mondiale, l’Europe nous fascine, elle nous indigne.Européens, cessez de vous regarder le nombril : le reste du monde a besoin de vous, des principes humanistes et des lumières de l’Europe.

L’Europe et l’Asie indispensables l’une à l’autre

Dominique Girard

Directeur exécutif de la Fondation Asie-Europe

Vue d’un peu haut, l’Europe est pour moi cette main pointée vers l’ouest, l’avenir, forcément. Mais à son orient, comme une base solide et formidable, il y a l’Asie, énorme, intimidante, indispensable. Ma vie d’adulte, celle d’un diplomate obstinément attaché à cette Asie dont je n’ai jamais ignoré l’inéluctable importance dans l’histoire de l’humanité, n’a été qu’un cheminement heureux aux quatre coins du continent asiatique. Même quand elle paraissait vouée à la misère et à la guerre, même quand elle a commencé à oublier ses pauvres dans les effluves ambigus de la consommation, l’Asie n’a pas cessé pour moi d’être une source d’émerveillement, la certitude que mon ignorance, et donc ma capacité d’encore apprendre, restaient inentamées. Ma jeunesse européenne m’a donné les quelques certitudes sur lesquelles établir ma quête asiatique. Kant et quelques autres. L’injustice coloniale. La réconciliation franco- allemande et la construction de l’Europe. La liberté dans le respect de l’autre. Le sens du doute. Le goût de l’histoire.Le désir de paix et le refus de la lâcheté. Le malaise, aussi, quand, à la bourse de la globalisation, la valeur des choses l’emporte sur celledes hommes.Aujourd’hui, à la tête de la Fondation Asie-Europe, j’ai la difficile mission – et le bonheur – de construire et de renforcer des passerelles entre les sociétés civiles d’Asie et d’Europe : un vaste programme, dont le seul fait qu’il existe montre que l’Asie et l’Europe ont compris qu’elles ne pouvaient limiter leurs rapports à la seule gestion de leurs intérêts, fussent-ils souvent communs.Il est facile de dauber sur ce qui sépare l’Europe et l’Asie, et d’abord en niant qu’il y ait « une » Asie et « une » Europe. Mais toutes deux, dans leur extrême diversité, dans leur histoire plurimillénaire, dans l’énormité des souffrances qu’ont connues leurs peuples, trouvent aujourd’hui la même volonté de se développer dans la paix et la stabilité. Plus que le volume de leurs échanges économiques, c’est ce qui lesrend, irréversiblement, indispensables l’une à l’autre.