L’Europe vue d’ailleurs : Tinghir (Maroc)

Article publié le 5 octobre 2010
Article publié le 5 octobre 2010
Par Hamid Derrouich 1ER VOLET A Tinghir, l’Europe, on en parle, on en rêve, on en revient pour les vacances ou de force. Dans cette ville où l’émigration vers l’Europe touche directement ou indirectement une grande partie de la population, les habitants sont devenus des observateurs avisés de notre continent. Entre rêve et réalité de l’immigration, un portrait en creux de notre continent.

Europe mon amour

A Tinghir, l’Europe, à première vue, demeure un Eldorado, l’assurance d’un avenir meilleur. Mais le fossé culturel qui semble se creuser entre les locaux et les migrants vient compliquer la relation à l’Europe des Tinghirois.

L’ailleurs en l’occurrence c’est Tinghir, petite ville située au Sud-Est du Maroc à plus de 700 Km de la capitale Rabat. Une citée connue localement pour son Oued Todgha, qualifié de « don du ciel » par les Tinghirois et appréciée des touristes étrangers ou venants des villes avoisinantes (Tinjdad, Goulmima, Errachidia, El Kelaa…).

Tinghir est une ville à forte identité. Une identité construite autour de l’appartenance à une constellation de tribus et façonnée tant par les liens conflictuels avec d’autres tribus que par l’histoire politique du Maroc, notamment sous le protectorat Français. Tinghir a en effet souffert de l’autoritarisme violent du Glaoui, seigneur de guerre, pacha de Marrakech et « homme des français » qui méprisait le Trône de Mohamed V. Elle a ensuite été gravement marginalisée par le Makhzen*  qui n’y voyait qu’une simple zone administrative rattachée à ce « Maroc inutile » tel que défini par le maréchal Lyautey, résident général du protectorat français en 1912.

Les stigmates de ce passé ont affecté l’imaginaire collectif. Elles ont engendré à la fois un sentiment d’encerclement qui nourrit une envie réelle de partir, et un attachement viscéral à cette « perle du désert ». Aussi paradoxal qu’il soit, ce double sentiment s’est profondément accentué au contact l’Europe à travers une forte immigration enclenchée dès les années 60.

Le processus migratoire pèse lourdement sur l’évolution de Tinghir. Presque toutes les familles ont au moins une personne installée en Europe. La France constitue la première destination des immigrés Tinghirois, suivie de l’Espagne, la Hollande et de l’Italie. Les énormes transferts de devises émanant d’Europe font tourner l’économie locale. Presque toutes les banques marocaines disposent de succursales à Tinghir. « Vous savez l’avenue Mohamed, c’est un peu comme le quartier de la Défense en France…c’est le Wall Street Tinghirois ! » affirme fièrement Hamid, cadre à la banque. D’ailleurs, les Tinghirois aiment répéter que la succursale de La Banque Populaire à Tinghir réalise le plus grand volume de dépôts du Royaume.

Camion_-_moyen.JPGPar ailleurs, l’affluence des immigrés pendant les deux mois de juillet et août exerce une réelle pression sur la consommation et sur les prix. « Ils (les immigrés NDLR) consomment à outrance et nous snobent avec leurs voitures un peu comme pour nous rappeler (locaux NDLR) qu’ils viennent d’ailleurs…l’Europe les pervertit…ils ne sont pas considérés là-bas (Europe NDLR) et quand ils viennent ici, ils cherchent à nous faire subir ce dont ils souffrent », déplore Ismail, licencié en droit et au chômage depuis des années.

Cela est révélateur de ce schisme culturel qui se creuse entre la population locale et les immigrés. Les locaux, sans aller jusqu’à le reconnaître, subissent une violence symbolique de la part des immigrés. Les plus touchés par cette violence sont évidemment les jeunes. Leur horizon européen est conditionné par l’obtention d’un visa ou à un mariage avec une fille ou un fils d’immigré. Les deux options étant irréalisables pour la majorité, les esprits sont obsédés par les projets d’immigration clandestine. « J’ai payé 20000 dirhams (environ 2000 euros) pour traverser le détroit de Gibraltar à bord d’une pateras (embarcation de fortune)…certainement ma vie en vaut plus, mais j’étais possédé par l’Europe…Hélas, la Guardia Civil a brisé mon rêve…mais ce n’est que partie remise…entre requins et marocains, je choisirai les requins ! ». C’est sûrement un regard sombre du destin de quelques individus. Mais il est révélateur du désespoir d’une jeunesse aveuglée par l’idée de l’eldorado européen.