L’Europe vue d’ailleurs : Tinghir (Maroc)

Article publié le 9 octobre 2010
Article publié le 9 octobre 2010
Par Hamid Derrouich 2EME VOLET Vers un éclatement de la « bulle imaginaire » Dans le premier volet de ce reportage il était question du fort pouvoir d’attraction que l’Europe continue d’exercer sur les candidats à l’émigration. Mais les tensions naissantes entre locaux et migrants (également abordées précédemment) ne sont pas seules à écorner ce tableau idyllique.
Ce deuxième volet aborde la perception du continent par les Tinghirois qui ont réellement vécu l’immigration.

« Nous savons que l’Europe n’est pas un eldorado et qu’on n’y ramasse pas l’argent dans la rue. Si une bonne partie de la population espère y aller, je pense que c’est par soif de liberté… Beaucoup de personnes me parlent de leur vécu difficile là-bas. Nous ce que nous essayons de faire, ce n’est pas de persuader les gens de ne pas partir, mais de briser cette obsession de l’Europe qui les rend aveugles à toute autre possibilité de réussite… en somme ce que nous voulons c’est qu’ils puissent choisir et non pas uniquement subir » raconte Ahmed, militant associatif.

Cette prise de conscience tend, petit à petit, à se généraliser. Mohamed nous raconte son bref passage en Espagne : « Mes parents étaient contre mon idée d’immigrer en Espagne. Moi, je ne suis pas parti par manque de quoi que ce soit ici, mais c’est plutôt par l’envie d’essayer. Je me suis dit c’est une chose qui arrive dans ma vie, je vais voir. Je suis arrivé en Espagne au tout début de la crise. La plupart des mes compatriotes ne soupçonnaient rien. On travaillait uniquement dans la cueillette des fruits et légumes, quand c’était possible. J’ai vite réalisé que ce n’était pas la perception de l’Europe que j’avais au départ de Tinghir. J’ai quitté les miens, une entreprise florissante que je gérais avec mes frères pour aller exercer des emplois dont ne veulent pas les espagnols. C’est une régression, ça n’a pas de sens ». Pour sa part, Rachid, instituteur, nous livre un témoignage similaire : « Ma profession me permet d’obtenir facilement un visa. En France, j’ai rendu visite à plein de familles du bled. Elles habitent des quartiers abandonnés et dégradés. Les enfants, notamment les filles, sont entassées dans des petites pièces. Maintenant, quand je rencontre ces gens ici, ils m’évitent, ils savent que je sais comment ils vivent là-bas et qu’ils ne peuvent pas me snober. Moi, je gagne bien ma vie ici avec mon épouse, nous avons un jardin, une belle maison et on est chez nous !». Ce témoignage résonne a priori comme une revanche sociale, mais c’est aussi un regard lucide porté sur un vécu difficile largement partagé par les immigrés en Europe.

Le plus surprenant, c’est le témoignage de Fatma qui travaille dans un atelier de tissage de tapis berbères pour le compte d’un bazar. Fatma a l’esprit vif. Elle est au courant pratiquement de toute l’actualité française. « Je suis au courant des événements de là-bas parce que je vois souvent des touristes lors de leur passage au bazar pour l’achat des tapis. J’ai aussi un fils qui rêve d’aller en France. Il suit l’actualité de ce pays plus que celle du Maroc. Tout le temps il me parle de la situation en France. Un jour j’ai dit à un français : pourquoi interdire le Hijab (voile) ? Il m’a dit : nous quand on vient au Maroc, on impose rien. Alors j’ai dit : mais vous, vous êtes des touristes ; eux ils sont nés là-bas, ils sont européens. Il m’a alors dit : européens ? Je doute beaucoup ! A ce moment-là, j’ai compris que quelque chose a changé en Europe. C’est pour ça que je tente de dissuader mon fils de partir et l’encourage à rester et faire quelque chose ici ».

Une perception sélective de l’Europe

Il ne faut cependant pas s’y tromper. La forte présence de l’Europe dans l’imaginaire collectif reste fragmentée et sélective. La connaissance des institutions européennes, de la place de l’Europe dans le monde, des instruments de partenariat européen en Méditerranée, de l’Histoire, des valeurs et des enjeux de l’Europe est du ressort d’une élite très restreinte ayant suivi des cursus spécialisés à l’université marocaine. La connaissance de l’Europe reste ainsi focalisée sur « l’univers migratoire » : on est ainsi au courant des lois sur l’immigration en France, des questions que posent l’Islam en Hollande, des dérives xénophobes qui touchent de temps à autre les immigrés en Espagne, des expulsions, de la difficulté à obtenir des papiers, des albums de rappeurs français issus de l’immigration.

Les dirigeants européens (notamment en Espagne et en France) sont appréciés selon le même prisme migratoire, autrement dit en fonction de la politique qu’ils conduisent à l’égard des immigrés en général. Ainsi, en procédant à la massive régularisation des sans-papiers en 2007, qui a profité à beaucoup d’originaires de Tinghir, l’Espagne jouit d’une aura positive. Depuis, les Tinghirois ont les yeux rivés sur les tournois de foot espagnol, notamment tout match opposant le FC Barcelone et le Real Madrid. Une manière d’affirmer leur attachement affectif à ce pays où travaille un père, un frère, un cousin ou tout simplement un ami.

Taxi.JPGA l’inverse, depuis son arrivée au pouvoir, Nicolas Sarkozy ne cesse de chuter dans le baromètre Tinghirois des dirigeants politiques européens. « Pourquoi (votre) Sarkozy veut renvoyer les immigrés dans leurs pays d’origine… lui aussi c’est un enfant d’immigré, non ?! » s’insurge Abdel au volant de son taxi, une Mercedes de plus de trente ans qui ne compte plus le nombre de kilomètres parcourus. S’il s’agit là d’un regard un peu simpliste sur la politique migratoire du gouvernement français, cependant il en dit long sur les inquiétudes, plus ou moins justifiées, de la population locale par rapport au vécu quotidien des immigrés Tinghirois en France.

Ce constat devrait aussi nous interpeller, nous européens. Le portrait en creux d’un continent pas forcément hospitalier ne correspond pas tout à fait au visage de l’Europe qu’a produit au fil des années notre imaginaire collectif.