L’Europe s’est invitée dans la campagne strasbourgeoise

Article publié le 7 mars 2008
Article publié le 7 mars 2008
Par Vincent Lebrou et Lena Morel Strasbourg, le 7 mars 2008 Il y a encore un peu plus d’un mois, la campagne avait une toute autre tournure : on allait dans le sens de l’évaluation du Tandem et de la politique gouvernementale et présidentielle, on dévoilait la composition des listes, on parlait de logement, de grands chantiers urbanistiques, de développement durable et d’écologie.

Début février, ''Relatio'' lance son Pacte européen local et Babel Strasbourg organise sa première conférence publique en vue des élections des 9 et 16 mars : le thème de l’Europe s’invite alors dans la campagne municipale comme l’un des enjeux communs à tous.

Comment ce petit miracle a-t-il été possible ? Est-ce la perspective de la ratification du Traité de Lisbonne qui aurait éveillé les consciences ? La veille de la présidence française? L’annonce faite par Nicolas Sarkozy de sa volonté de réformer la Politique agricole commune ? L’indépendance du Kosovo ? L’échec de la candidature de « Strasbourg, capitale européenne de la culture » ? Evidemment, le contexte national et européen a joué. Mais quid du niveau local ? A Babel, nous espérons modestement avoir pu contribuer à orienter le débat strasbourgeois vers les questions européennes.

« L’Europe doit être un objet de consensus, non de dissensus », dira Pascal Mangin, chargé des questions européennes auprès de la municipalité UMP sortante (propos recueillis lors de la conférence organisée par Babel Strasbourg le 2 février 2008 – voir le compte rendu publié le 11 février 2008). Depuis lors, journalistes et candidats se sont emparés de la question. Et nous avons assisté ces dernières semaines à de nombreuses propositions, certaines farfelues, d’autres innovantes et porteuses d’espoir. Il est temps aujourd’hui de « boucler la boucle » et d’en faire le bilan.

Strasbourg en Europe, l’Europe à Strasbourg : oui, mais comment ?

Préserver « Strasbourg l’européenne », tout le monde (ou presque) est d’accord. Il n’est guère que le Parti des Travailleurs avec à sa tête Pascal Fischer qui prend clairement position contre Strasbourg comme capitale européenne en prônant la « rupture avec l’Union européenne », de manière on ne peut plus explicite puisqu’ils ont choisi comme slogan de campagne ‘Unité pour la défense de nos droits – Pour le respect du vote non au référendum sur l’Europe du 29 mai’. Quant aux autres listes, des Verts d’Alain Jund à la liste Strasbourg d’abord de Robert Spieler, tous s’accordent à faire de l’Europe un enjeu majeur de ces élections municipales et les « petits partis » ne sont pas en reste. Mais qu’en est-il de la méthode ?

Le siège : convaincre les partisans du « one seat »

Les relations entre la Ville et le Parlement européen sont pour le moins tendues depuis la polémique née suite à la revente des bâtiments du Parlement par la ville en mars 2007. Le Parlement européen accuse en effet la Ville d’avoir tenté de l’arnaquer de 29 millions d’euros lors d’une vente d’immeubles et d’avoir depuis vingt-cinq ans systématiquement surfacturé les loyers qu’elle percevait pour la location de bureaux. La polémique n’a pas manqué d’alimenter les arguments des « anti-Strasbourg ». Cet épisode n’a en tout cas pas empêché des prises de position unanimes sur la place de l’institution dans le paysage strasbourgeois. Le Parlement européen loin de Strasbourg ? Les candidats strasbourgeois s’y refusent.

Mais si tout le monde s’accorde sur la nécessité de maintenir à Strasbourg le siège de l’institution par essence la plus démocratique de l’Union européenne, les approches diffèrent quant à la méthode à adopter.

Attirer les fonctionnaires pour asseoir la légitimité : Pour atteindre cet objectif, la mairie sortante espère notamment attirer le Secrétariat du Parlement européen : « au lieu d’avoir 20 ou 30 fonctionnaires à temps plein à Strasbourg, il en faudrait 400 ». Pascal Mangin n’exclut pas de négocier un transfert du secrétariat, qui se trouve au Luxembourg, vers Strasbourg.

Constituer un véritable « territoire européen » : Roland Ries, tête de liste du Parti socialiste, prône lui une approche plus pragmatique – voire plus réaliste et réalisable – et raisonne au-delà la ville de Strasbourg : la consolidation de la présence des institutions européenne doit passer par un soutien sans faille apporté à l’Eurodistrict. Pour maintenir les institutions à Strasbourg, voire en attirer d’autres, il faut constituer autour de la ville un véritable « territoire européen ».

Les transports : Strasbourg, toujours inaccessible ?

La question des transports et de l’accessibilité de Strasbourg en provenance de Paris et de Bruxelles reste centrale et renvoie à la fois au bilan du tandem et à la volonté de renforcer le rayonnement européen de la ville. Dans la ligne de mire, l’aéroport d’Entzheim. Les listes Union pour Strasbourg, conduite par Fabienne Keller et Robert Grossmann (UMP) et MoDem, menée par Chantal Cutajar, souhaitent inscrire le développement de Strasbourg-Entzheim dans le cadre de l’Eurodistrict, afin de renforcer l’envergure d’un aéroport en phase descendante depuis quelques années. Soucieuse de se défaire d’une image écornée par les récentes polémiques, l’équipe sortante se base sur son bilan concernant l’accessibilité du Parlement ; elle met notamment en avant la question de la nouvelle ligne de tram et l’ouverture de la ligne TGV Est qui raccourcit la distance temporelle entre Strasbourg et Bruxelles. « Nous souhaitons que les Etats français et allemand, dans le cadre de l’Eurodistrict, accordent un statut européen à l’aéroport de Strasbourg avec une taxation incitative » déclare Robert Grossmann. Chantal Cutajar quant à elle souhaite que tous les acteurs impliqués dans le fonctionnement de l’aéroport collaborent dans le cadre de l’Eurodistrict : une initiative qui s’inscrit dans le « Très Grand Projet de Ville » qui comprend à la fois la structure aéroportuaire, l’infrastructure ferrée et un système tram-train.

Reste à savoir si l’accessibilité de Strasbourg est réellement la garante pour assurer la reconnaissance institutionnelle européenne de Strasbourg. Rien n’est moins sûr si l’on suit les arguments des « anti-Strasbourg » dont l’argument principal n’est absolument pas celui de la proximité de Bruxelles, Luxembourg et Strasbourg par les transports.

Eurodistrict : pour un véritable « territoire européen »

Voilà une nouvelle dont on ne peut que se réjouir : tous les candidats ont exprimé leur volonté de se saisir de la question de l’Eurodistrict. Mais une nouvelle fois, si la position est commune, les recettes divergent. Vide de substance et de pratiques, la question de l’Eurodistrict a été prétexte à une vive passe d’armes entre Robert Grossmann et Roland Ries.

Comme cela a été dit précédemment, le développement de l’Eurodistrict doit, pour le sénateur socialiste, contribuer à assurer le maintien des institutions européennes à Strasbourg, voire en attirer d’autres. Roland Ries souhaite mettre en place un Eurodistrict « à statut fiscal et juridique particulier ». Il s’agit donc de « renforcer l’identité européenne » de Strasbourg en partant de la base pour essayer de renforcer la stature de la ville. Créer un véritable « territoire européen », voilà l’objectif de la tête de liste socialiste pour essayer d’améliorer l’attractivité de Strasbourg et de la région.

Ces propos n’ont pas manqué de susciter une vive réaction de la part de Robert Grossmann. Celui-ci n’a pas tardé à qualifier de « démagogique » la proposition du candidat socialiste de tenir des conseils municipaux transfrontaliers dans le cadre de l’Eurodistrict, rappelant que celui-ci ne se limite pas à la ville de Kehl, et qu’il faudrait alors inviter les conseils municipaux des autres villes de l’Ortenau. Le président de la CUS rappelle notamment que « tous nos souhaits, toutes nos propositions doivent être acceptées et partagées par nos partenaires allemands ».

Pourtant conscients de la position stratégique de Strasbourg, les Verts ne s’attardent guère sur la question de l’Eurodistrict, bien qu’ils le considèrent comme un exemple de « construction européenne par le bas », tout en lui reprochant de « manquer d’ambition et de moyens ».

Les liens Strasbourg-Kehl : pour une vraie politique transfrontalière.

Au-delà de l’Eurodistrict, les uns et les autres tiennent à mettre à l’honneur la collaboration entre Strasbourg et Kehl. Ils souhaitent la voir s’enrichir et font un certain nombre de propositions en ce sens. Les Verts proposent de créer une Communauté urbaine transfrontalière pour aborder les sujets qui concerneraient directement les deux villes. La liste d’extrême droite Strasbourg d’abord quant à elle, envisage l’intégration de la commune de Kehl à la Communauté urbaine pour « ouvrir Strasbourg, asphyxiée et limitée dans son développement ». Allant plus loin encore dans la proposition au sujet de l’Eurodistrict, Roland Ries souhaite mettre en place un conseil municipal transfrontalier annuel, « pour rentrer dans une logique de codécision » et ne plus se limiter à une simple coopération transfrontalière. En sus des conseils municipaux annuels, le PS propose la création d’un conseil paritaire des affaires européennes ainsi que la constitution de groupes thématiques destinés à apporter des solutions concrètes à des problèmes transfrontaliers. Autant de propositions qui déclinent à une échelle urbaine humaine les manières d’envisager une réelle vie transfrontalière construite.

Et les Strasbourgeois là-dedans ?

La question institutionnelle (siège du Parlement européen ou Eurodistrict) se taille une belle part dans le gâteau dans le débat européen. Mais il est indéniable que cette campagne pour les municipales a permis de comprendre qu’il fallait donner une dimension humaine à l’Europe et permettre le développement de « l’identité européenne » des Strasbourgeois. Une manière de renforcer l’assise européenne de Strasbourg par une politique d’information adressée aux Strasbourgeois. La liste UPS souhaite en effet l’ouverture d’une « Maison de l’Europe », à la fois lieu de rencontres culturelles mais aussi un « centre de ressources, de documentation et d’initiatives pour les Strasbourgeois désireux de s’impliquer dans des projets européens ». Chantal Cutajar souhaite quant à elle déplacer le Centre d’information sur l’Europe de l’avenue de la Paix vers le centre ville. Plusieurs candidats ont également repris à leur compte l’idée de l’Eurodom, concept proche de celui de Maison de l’Europe décrit plus haut. Ce projet, initié par Alexis Lehmann doit véritablement constituer un « Lieu d’Europe » destiné à faire de Strasbourg le centre de l’Europe des peuples, et d’offrir une structure permettant de « toucher l’Europe », pour reprendre les propos de R. Ries. Parce que la poursuite de la construction européenne ne pourra se faire sans le soutien des citoyens, les différents candidats ont tous repris à leur compte la proposition d’édification d’un lieu qui se voudra à la fois lieu de rencontres et d’initiatives.

Et maintenant ? Donner consistance et réalité aux affaires européennes

S’il y a consensus sur bon nombre de sujets, l’Europe s’est également invitée dans la campagne par le biais de polémiques plus proches de l’idée qu’on se fait des affrontements politiques. On se souvient notamment du « raffut » orchestré autour de Roland Ries, à qui on a reproché son abstention lors de la ratification du Traité de Lisbonne (En réalité, Roland Ries s'est abstenu lors du vote conduisant à la révision constitutionnelle préalable à la ratification du traité de Lisbonne, mais a bien voté "oui" à cette dernière, suivant en cela la ligne officielle de son parti).

Parmi les nombreuses réactions, on retiendra celle de Frédéric Le Jehan, (UDF–MoDem et n°32 sur la liste de Fabienne Keller) : « M. Ries, oublie tout autant que la ville dont il veut être le maire est une capitale européenne, le siège du parlement dont le traité de Lisbonne renforce les compétences. Il oublie dans la foulée que les électeurs de Strasbourg ont eux voté oui à près de 63% ».

Quelle que soit l’origine de cette polémique, force est de constater que les réactions suscitées par l’abstention du sénateur socialiste ont été d’une rare intensité. L’Europe constituerait-elle désormais une source de mobilisation politique, même si elle doit faire l’objet de récupérations politiques parfois discutables ? Au moins ces polémiques ont eu le mérite de faire vivre un débat trop souvent confiné à la confrontation local-national.

Une fois le cadre de la polémique dépassé, que va-t-il advenir ? Est-ce que le renforcement de la dimension européenne de Strasbourg doit inéluctablement passer par la création de nouvelles structures ou de nouvelles responsabilités ? Certains n’hésitent pas à l’affirmer: la création de poste d’un adjoint chargé exclusivement des affaires européennes et un autre de l’Eurodistrict figure en bonne place sur plusieurs programmes (MoDem, Union solidaire démocrate…) ; le MoDem n’hésite pas non plus à proposer la création d’un CAES (Conseil des Affaires européennes de Strasbourg). Faire des propositions, parfois novatrices, est évidemment vital pour que vive la démocratie locale, mais cela ne doit pas cacher ce qui existe déjà et qui ne fonctionne pas toujours si mal. Prenons l’exemple de l’information européenne à destination des Strasbourgeois. S’il faut évidemment soutenir l’initiative du CIIE (Centre d’information sur les institutions européennes), rappelons que cet organisme est déjà très actif, pour informer les personnes habitant la région, avec un accent particulier mis sur les interventions dans les écoles.

De la même manière, l’Eurodistrict a fait l’objet de nombreuses propositions ; gageons qu’elles seront suivies d’effet et signalons que l’Eurodistrict, malgré les insuffisances institutionnelles dont il pâtit incontestablement (à quand un Groupement européen de coopération territoriale?), doit avant tout faire l’objet d’un volontarisme politique sans faille.

A l’inverse des sujets nationaux ou locaux, la problématique européenne dans la campagne fait naître de nouvelles idées. On ne se cantonne pas à l’évaluation du bilan de l’équipe sortante dans un débat stérile tout juste bon à rendre compte des échecs des uns et des autres sans apport constructif. L’Europe s’est réellement invitée dans le débat municipal cette année, pour la première fois. Et on ne peut qu’espérer que le sujet finalement encore intact et frais, comme une masse d’argile malléable qui n’a encore jamais été travaillée, donnera forme à un travail et un résultat réels et solides.

Finalement, ce qui importe dans le débat européen pendant cette campagne, c’est de savoir quelle Europe nous voulons pour Strasbourg. La campagne doit contribuer à faire naître un véritable questionnement à ce sujet : souhaitons-nous une capitale démocratique de l’Europe, avec un Parlement définitivement installé ? Voulons-nous une capitale juridique, avec la Cour européenne des Droits de l’Homme comme vitrine ? Ou une éco-capitale (prônée par les Verts), véritable locomotive en matière de développement durable, notamment en signant la convention des maires de la Commission européenne (1) ?

Les chantiers sont en tout cas nombreux. Pourvu que les prochains débats n’aient pas lieu pour les municipales de 2014.

(1) La Convention des Maires consiste, pour les villes qui y adhèrent, à s’engager formellement à dépasser les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre de l’UE (réduire de plus de 20% les émissions d’ici à 2020) et, grâce à des actions visant à améliorer l’efficacité énergétique et à développer les énergies renouvelables Lire la Convention : http://ec.europa.eu/energy/climate_actions/mayors/doc/mayors_covenants_fr.pdf

Voir aussi: Relatio Le blog des Dernières Nouvelles d'Alsace

(Photo: flickr/gousgous)