L'Europe selon Franck Biancheri

Article publié le 11 avril 2002
Publié par la communauté
Article publié le 11 avril 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Franck Biancheri est président du think tank Europe 2020, et initiateur du projet European Union Student Vote, élection en ligne d'un Conseil Etudiant Européen. Il nous livre ses réflexions sur les atouts de ce Conseil, l'influence d'Internet sur la démocratie européenne, et sur sa vision de l'Europe à l'horizon ... 2020!

1. Quelle va être la légitimité du Conseil Etudiant européen par rapport au système institutionnel de l'Union européenne et quels seront ses pouvoirs réels? Dans quels domaines seront-ils exercés ?

En démocratie, la légitimité se crée. Elle n'est jamais acquise par avance. Elle provient des électeurs, des citoyens d'une part (par le vote qu'ils ont donné, par la notoriété qu'a acquis une institution auprès d'eux, par la crédibilité qu'à une institution à leurs yeux); et d'autre part de l'action conduite par cette institution (la pertinence de son existence et de son action, sa capacité à créer du changement, à mobiliser des forces politiques, académiques, financières, médiatiques, ...). Le Conseil Etudiant Européen n'échappera pas à ces contraintes: le pouvoir se prend, il ne se donne pas. En démocratie comme dans n'importe quel système politique.

Le Conseil Etudiant Européen est une institution neuve, la première à être issue de la base, en l'occurrence des étudiants, et non pas créée par le haut du système européen. Il va donc devoir créer sa légitimité, au moins d'ici l'élection suivante en Mai 2004: . vis-à-vis de ses électeurs, les

étudiants, (sa force principale), vis-à-vis de ses partenaires (en nombre croissant) qui vont voir en ce

Conseil une nécessité pour donner plus de place aux jeunes dans une Europe vieillissante, et plus de place à la démocratie dans une Europe « bureaucratisante », vis-à-vis des médias qui attendent une Europe à visage humain et parlant le langage des gens et vis-à-vis des décideurs et de nombreuses institutions qui cherchent désespérément des voies nouvelles pour l'avenir.

C'est en sachant évoluer au cur de ces attentes, en se donnant un objectif clair et simple pour ses 2 ans de mandat que le Conseil Etudiant Européen obtiendra une très grande influence sur les questions étudiantes au niveau européen.

Je parle par expérience. Quand j'ai créé le premier grand réseau étudiant européen, AEGEE-EUROPE, en 1985, nous n'étions rien. Inconnus ou presque; quelques dizaines d'étudiants européens. Deux ans plus tard, nous étions 12.000 et nous déjeunions avec les chefs d'Etat et faisions adopter Erasmus pourtant bloqué depuis de longs mois. Là, ce Conseil Etudiant commence avec une très grande visibilité politique (9 chefs d'Etat et de Gouvernement le soutiennent ainsi que le Président du Parlement européen), une grande visibilité médiatique, une immense visibilité universitaire ... et un outil web formidable. Plus des listes ayant désormais fait l'expérience de campagnes sur Internet. Il commence avec la première génération de jeunes politiques du XXI° siècle.

Je suis très confiant dans leurs capacités à faire du Conseil un coup de tonnerre générationnel dans une Europe institutionnelle agonisante. Car in fine, tout cela dépendra de la qualité et la volonté des étudiants qui composeront ce Conseil.

Leur pouvoir sera un pouvoir d'influence mais un pouvoir qui pourra être extrêmement important (comme permettre ou empêcher l'adoption de certaines politiques ou programmes pour les étudiants). L'exemple d'ERASMUS en 1987 prouve que cette capacité est à la portée du Conseil Etudiant Européen. Il sera aussi un pouvoir d'information et de mobilisation autour de ces questions. La force du Conseil sera ses électeurs et ses électeurs potentiels pour créer une dynamique derrière son renforcement.

Les limites de ce pouvoir seront très simples:

- se concentrer sur les questions étudiantes ... et ne surtout pas s'égarer hors de ce champ où il n'aura aucune légitimité particulière

- se concentrer sur la dimension européenne ... et ne surtout pas s'immiscer dans les questions étudiantes nationales ou régionales

- se focaliser sur les interlocuteurs de premier plan (chefs d'Etat et de Gouvernement, Président du Parlement Européen, ...) et garder à distance les institutions spécialisées en matière d'enseignement supérieur qui ne chercheront quà « satelliser » et « utiliser » le Conseil. Les premiers pourront être des partenaires. Les seconds ne seront que des interlocuteurs.

2. Le projet EU - Student Vote est un exemple clair de ce qu'Internet pourrait apporter à nos sociétés en termes de communication politique et de démocratie. Croyez-vous à l'éventualité d'une démocratie électronique européenne pour élire, par exemple, les membres du Parlement européen ? Est-ce souhaitable ?

Dès Mars 2001, EU-StudentVote a été élu par 25.000 internautes consultés par la John Kennedy School of Governance d'Harvard et le site Politics Online comme l'un des 5 projets mondiaux qui allaient révolutionner l'Internet et la politique. Et, en effet, EU-StudentVote est en train de créer une rupture, finalement assez classique, entre deux époques: l'avant et l'après. Avant EU-StudentVote, le vote par Internet, le vote trans-européen, l'émergence de forces politiques nouvelles grâce à l'Internet, ... tout cela était débattu pour savoir si cela serait possible ou pas; après EU-StudentVote, tout cela existe. Le débat devient donc: comment intégrer ces changements? Comment les utiliser? Quelles conséquences vont-ils avoir? ...

L'Internet n'est pas un outil magique. Mais il constitue une évolution en matière de démocratie comparable à l'alphabétisation massive et au développement des chemins de fer au XIXème siècle en Europe: ces deux évolutions ont permis à l'époque de pouvoir élargir les participants au choix des dirigeants (car ils pouvaient lire et signer) en initiant le chemin vers le suffrage universel et de construire des Etats de grande taille où le pouvoir de la capitale pouvait facilement aller en province et vice-versa. L'Internet est un outil qui permet de diversifier l'approche démocratique en introduisant de la démocratie là où elle était trop complexe ou trop coûteuse à introduire auparavant (comme dans le cas étudiant européen); et il permet de gérer démocratiquement des ensembles humains plus vastes et plus complexes (l'Europe en étant un bon exemple).

Très concrètement, je sais déjà qu'EU-StudentVote a accéléré la mise en place d'élections étudiantes par Internet dans beaucoup d'universités européennes; et je suis invité au collège européen de Florence le 10 Mai pour parler de la possibilité d'introduire le vote par Internet lors des élections pour le Parlement européen.

Mais attention:

1. Internet n'est pas innovant pour remplacer d'autres formes de vote; il est utile pour créer de l'outil ou de l'espace démocratique là où il n'y en avait pas.

2. Dans EU-StudentVote, c'est le duo « élection trans-européenne / vote par Internet » qui est innovant. Chaque terme renforce et donne du sens à l'autre.

Pour ce qui est des élections au Parlement européen, soyons clair, tant que 50% des députés européens ne seront pas élus sur des listes trans-européennes, le Parlement n'aura aucune vraie légitimité populaire et le nombre de votants continuera à décliner comme il le fait sans discontinuer depuis plus de 20 ans. Et sans Internet et sa flexibilité pour des campagnes multilingues (nécessaires en cas de listes trans-européennes), cela restera impossible car trop coûteux et complexe.

3. Dans la perspective de l'élargissement, au de là des mécanismes décisionnels, on devra bâtir une culture politique européenne, commune aux sociétés civiles de l'Ouest comme de l'Est européen. Pensez-vous qu'elles soient compatibles ? Que doit-on faire pour les faire rapprocher ?

Les cultures politiques de l'Europe centrale et orientale et de l'UE convergent. A mon avis, elles atteindront leur point de convergence optimal (c'est-à-dire qui se prête à une fusion) d'ici 4/5 ans quand notamment les générations formées essentiellement avant la chute du Rideau de fer (ceux qui avaient plus de 40 ans avant 1989) commenceront à sortir des postes décisionnels et qu'au contraire les générations formées après commenceront à peser de manière déterminante dans les appareils d'Etat, les partis politiques et la société civile.

Comme pour beaucoup de choses, il faut savoir choisir le bon moment: ni trop tôt (ce qui est encore le cas), ni trop tard (ce qui serait le cas si on dépassait l'échéance de la fin de cette décennie).

La participation des citoyens d'Europe centrale et Orientale aux élections européennes et à des listes trans-européennes sera un formidable vecteur d'intégration, à condition que cela soit fait sérieusement et avec une préparation politique respectant le sens de la démocratie, qui impose que les citoyens électeurs sachent pour qui et pour quoi ils votent. En ce sens, une participation de certains pays candidats aux élections européennes de 2004 serait une mascarade (puisque avec les ratifications de traités d'adhésion et autres procédures, les peuples concernés ne découvriraient l'élection que quelques mois avant sa tenue). Cela ne ferait qu'affaiblir encore plus le Parlement européen.

En revanche pour celle de 2009, j'espère que tout un continent, le nôtre, l'Europe, pourra participer à la première grande élection démocratique trans-européenne.

4. Jusqu'à quel niveau d'intégration doit arriver l'Europe ?

C'est une question à poser aux Européens! Et à leur poser régulièrement, tous les 10/20 ans.

En démocratie, c'est aux citoyens de décider de leur avenir collectif. Et dans un monde qui change vite, il est utile de leur poser les questions fondamentales tous les 10/20 ans pour savoir s'ils n 'ont pas changé d'avis.

Les idées politiques, à notre époque, devraient avoir une date limite de consommation imposant de les remettre en question au bout d'une décennie ou à peu près. Et avec la rapidité d'évolution de l'Histoire, il faut intégrer le plus possible les générations montantes aux réflexions collectives sur l'avenir car elles sentent mieux les évolutions en cours ou à venir que ne le font les vieux. A ce titre, je ne suis pas sûr que la quasi-monopolisation de la Convention sur l'avenir de l'Europe par les 50 ans et plus aide beaucoup cette convention à répondre à la question que vous me posez et qui lui est aussi posée.

L'intégration est un processus historique relatif pour une entité collective:

- relatif à la diversité interne de cette entité

- relatif à la pression externe exercée sur cette entité.

La réponse varie donc avec le temps. Une autre question peut-être plus utile aujourd'hui pourrait être: comment faire fonctionner efficacement pour les 10/20 ans à venir une Union européenne élargie et démocratique? Le niveau d'intégration devient alors ce qu'il est : un élément d'une

réponse; pas une réponse en soi. Par exemple, moi en tant que citoyen européen, je veux vivre dans un espace démocratique, dans un continent prospère et en paix, dans une société qui fonctionne efficacement pour le bénéfice de tous ses membres et qui promeut pacifiquement mais effectivement ses valeurs en direction des autres cultures et civilisations. Le niveau d'intégration qui me paraîtra souhaitable sera différent selon chaque terme de mon aspiration.

Ce qui est certain aujourd'hui, c'est que nous sommes sortis de la phase de construction européenne et que nous entrons dans la phase de fonctionnement de l'Union européenne. Elle possède de nouvelles contraintes dont celles d'un fonctionnement efficace et celle d'un fonctionnement démocratique. Faute de quoi l'UE sera rejetée par les peuples. Et, s'il est déjà un niveau d'intégration à réaliser, c'est au niveau des institutions. On a trop d'institutions européennes pour trop peu de fonction. Il faut donc réduire le nombre d'institutions européennes et en même temps renforcer leur

légitimité politique et y associant étroitement les citoyens et les peuples.

Suite à mes travaux avec le think-tank Europe 2020 et à la lumière de l'expérience acquise avec EU-StudentVote, je publierai le 17 Juin, avec Europe 2020, un document important intitulé « Vision et propositions concrètes pour l'Europe des deux prochaines décennies ». Ce texte essaiera de présenter une vision cohérente et ses instruments concrets pour faire fonctionner efficacement et démocratique l'UE des années 2005/2020. Donc une réponse plus précise à votre question d'ici deux mois!

5. Existe-t-il une culture européenne ? Assiste-t-on à une progression du sentiment d'allégeance vis-à-vis de l'Europe ?

Il existe une culture européenne de demain! Je veux dire par là que contrairement au sentiment dominant, les racines de la culture européenne sont tout autant dans l'avenir que dans le passé. Si la culture européenne existe, alors elle est vivante. Si elle est vivante, alors elle est tout autant dans l'avenir que dans le passé.

Je ne sais pas la définir et d'ailleurs ce n'est pas mon problème. Mon problème depuis 17 ans est de faire inventer aux Européens ensemble des choses européennes nouvelles. Et c'est comme cela notamment que se renforce un sentiment, non pas d'allégeance, mais d'appartenance à une identité commune. On la reconnaît comme commune parce qu'on l'a inventé ensemble.

Ce qui est vrai de la culture vivante vaut de l'avenir.

Et là on voit que je fais une différence avec un patrimoine commun qui lui est beaucoup plus passif... et peut-être partagé beaucoup plus largement... sans pour autant générer grand-chose d'autres qu'une certaine complicité intellectuelle.

Les Européens d'aujourd'hui, vivant dans un marché unique, possédant une monnaie unique, étudiant dans des universités d'autres Etats-membres, voyageant massivement dans l'UE sont plus intégrés, plus conscients de leur contraintes, craintes et espoirs communs que ceux d'il y a 15 ans. Leurs modes de vie sont aussi beaucoup plus proches. Et ils commencent à avoir une aspiration commune nouvelle: participer plus directement aux décisions importantes de cette Europe dans laquelle ils vivent. C'est d'ailleurs l'un des grands défis de la décennie à venir. Et c'est là où le sentiment d'appartenance deviendra très fort. En démocratie, on appartient à une communauté quand on a le sentiment qu'elle vous appartient aussi un peu (par votre vote, votre influence de citoyen, votre participation à des débats qui la concerne, ...). Or aujourd'hui, et c'est là le problème, les citoyens ont le sentiment justifié que l'Europe ne leur appartient pas du tout! C'est aussi pour essayer de remédier à cela qu'on a lancé EU-StudentVote.

L'Europe vous appartient A vous de la prendre!