L’Europe (rame) à contre-courant

Article publié le 16 octobre 2002
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Article publié le 16 octobre 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Entretien avec le secrétaire de l’Association des Musulmans Italiens, qui affirme que la politique européenne en Irak risque de favoriser les fondamentalismes et de freiner la diffusion de la démocratie.

Café Babel a rencontré à Rome Sheykh Abdul Hadi Palazzi, secrétaire de l’Association des Musulmans Italiens.

La perspective démocratique n’est pas étrangère au monde arabe qui est caractérisé par un important pluralisme d’opinions. Tous les Musulmans ne sont pas des fondamentalistes anti-américains et la politique européenne en Irak pourrait profiter aux ennemis de la démocratie et du modèle européen de la démocratie représentative.

café babel : Qui est Saddam Hussein et que représente son régime pour l’opinion publique du monde arabe ?

Sheykh Abdul Hadi Palazzi: Le régime de Saddam Hussein a traversé des phases différentes, mais toutes caractérisées par une cruauté extrême et par la méthode de gouvernement d’un personnage parvenu au pouvoir à une période où l’Irak était un pays avancé du point de vue technologique, avec un nombre d’habitants limité, une économie florissante et qui, en théorie, pouvait avoir de bonnes possibilités de développement, d’autant plus qu’il était dans une position d’ouverture à l’Occident.

Avec le putsch du parti Baas, c’est une force à l’origine laïque et nationaliste qui est arrivée au pouvoir. Celle-ci voulait étendre la civilisation arabe au détriment des puissances environnantes, contenir l’influence iranienne, contrecarrer la civilisation turque, et limiter le rôle de l’Arabie Saoudite.

Tant qu’il faut de contenir l’expansionnisme khomeyniste, il s’agira d’un blocus de couverture. Les arabes se retrouvent à soutenir Saddam car ils craignent le contrôle de la région par un gouvernement comme le gouvernement iranien capable d’ alimenter les courants les plus extrémistes à l’intérieur de tous les pays. C’est par conséquent une impasse qui précipite dans la guerre. La situation produit cependant une importante désillusion.

Avant tout comme l’initiative militaire n’a aucun débouché, la guerre entre l’Iran et l’Irak se solde par un match nul. Le régime de Bagdad a la forte sensation d’avoir été exploité par les Arabes, tous sans exception, et d’avoir été détruit par des années de guerre contre l’Iran, par l'impopularite due aux nombres de citoyens morts en combattant au front et, apres la distribution du capital des compagnies pétrolières, par le fait d'etre dans les mains du cartel OPEC.

A ce moment là, Saddam reconnaît avoir fait la guerre par nécessité et être le seul à en payer toutes les factures. Ainsi naît un sentiment de revanche : « je reprends mes parts par la force ». C’est ainsi qu’est interprétée l’invasion du Koweit par l’Irak.

Ce coup engendre un consentement répandu dans l’opinion publique arabe qui se cristallise autour de l’ opposition au régime féodal koweitien corrompu et basé sur l’appartheid. Saddam Hussein était alors encore considéré comme un vecteur de modernisation dans la mesure où cette invasion abolissait l’apartheid au Koweit.

La faiblesse de l’intervention occidentale a été de laisser en place l’ancien régime au Koweit. Si les Occidentaux avaient libéré le Koweit tout en faisant émerger un régime plus démocratique, Saddam se serait retrouvé isolé parmi le monde arabe. Au contraire le régime de Bagdad, par le biais du réseau du fondamentalisme pseudo-religieux, est devenu une menace pour la stabilité de la région.

CB : A propos du fondamentalisme, ne craignez-vous pas qu’une intervention militaire en Irak ne fasse surgir une peste communautaire et une opposition de plus en plus violente entre monde arabe et modèle démocratique ?

SAHP : Avant tout il y a encore des éléments qui risquent d’être étouffés par un rassemblement du monde arabe autour de l’Arabie Saoudite comme nouveau pays guide. Les Hachémites et la monarchie jordanienne ont par exemple toujours regardé vers le monde occidental et se sont toujours positionnés comme le point avancé du dialogue avec ce dernier. La monarchie jordanienne a intérêt à faire en sorte que le fondamentalisme ne prévale pas. Cela est la première raison pour laquelle je crois pas qu’identifier le problème moyen-oriental avec Saddam Hussein puisse conduire à une unification du monde arabe à long terme.

Il existe ensuite un désaccord de la part de l’Islam turcophone qui sera poussé à des positions encore plus proches de celles du monde occidental.

L’Association des Musulmans Italiens entend faire partie de la coalition occidentale et est disposée à libérer l’Irak d’un dictateur ayant contribué à causer le retard du peuple irakien et à soutenir le terrorisme sur la scène moyen-orientale : la force de Yasser Arafat est directement proportionnelle à la force du régime de Saddam Hussein et l’Intifada d’El Aqsa est le moyen par lequel le régime irakien contribue à rendre la situation du Proche-Orient explosive.

Le renversement du régime de Saddam Hussein pourrait contribuer à développer l’unique alternative viable au fondamentalisme iranien et à l’absolutisme saoudien, c’est à dire le modèle de monarchie constitutionnel jordanien.

En outre il serait contre-productif de démembrer l’Irak en zones d’influence, avec un Etat kurde dans les zones du nord, un Etat chiite au sud, et entre les deux un Irak réduit de moitié. Ceci conduirait à l’agrandissement du bloc iranien et renforcerait paradoxalement la position saoudienne. Le candidat naturel pouvant s’imposer à la tête d’un Irak uni est le prince Hassan de la branche Hachémite de Jordanie. L’Irak d’Hassan et la Jordanie d’Abdallah deviendraient ainsi deux Etats Hachémites modérés qui rendraient possible le dialogue entre le monde arabe et le monde occidental.

Le véritable pari est le suivant : imposer une stratégie qui libère tout d’abord l’Irak et qui, dans une seconde phase, vise à circonscrire l’influence saoudienne à la seule péninsule arabique. Si ce problème n’est pas résolu, les fonds pour les organisations terroristes du fondamentalisme wahhabite continueront à circuler.

CB : Si l’Arabie Saoudite joue la carte de l’expansionnisme, quel est le rôle de l’Iran ?

SAHP : Des événements tels que la nomination de Khatami au secrétariat général de l’Organisation de la Conférence Islamque, la transformation du Hezbollah en parti légal, l’avènement du gouvernement syrien d’occupation du Liban et l’alliance stratégique avec le Hamas, bras saoudien dans le conflit israélo-palestinien, montrent qu’a été mise en œuvre une stratégie d’encerclement qui rapproche l’Iran de l’Arabie Saoudite, réunis contre la monarchie hachémite d’Ammam et contre le monde islamique turcophone.

L’Iran vise à effacer l’Irak pour le phagocyter, faisant de la Jordanie le maillon le plus faible de la chaîne, encerclée par l’alliance syro-iranienne au Nord et par l’axe Arabie-Emirats-Koweit au sud. Plus cette tenaille se refermera, plus le monde arabe sera imperméable à la démocratie.

CB : Quel rôle joue l’Europe dans cette région ?

SAHP : Si les intérêts des industries pétrolieres et du secteur énergetique continuent de prévaloir, l'Europe risque toujours de donner une chance a Saddam et donc de ralentir l’efficacité de l’intervention militaire. L’Europe risque de favoriser l’axe Iran-Syrie-Arabie. Tant qu’il y aura conflit entre ce bloc et les Etats-Unis, l’Europe pourra en tirer des avantages économiques. Cependant ceci fait que, jusque aujourd’hui, certaines entreprises européennes et leurs référents politiques vont à l’encontre de l’opportunité de répandre la démocratie.

Par ailleurs, la seule adhésion à l’Union européenne qui a été reportée à 2006 est justement celle de la Turquie : c’est-à-dire celle de la seule expérience de société islamique dans la quelle existent des partis, une opposition et une alternance entre centre-droit et centre-gauche. L’on veut tenir à l’écart de l’Europe l’unique modèle occidental de démocratie qui s’est révélé compatible avec le monde islamique, pour la raison que l’Europe s’intéresse par dessus tout ses intérêts pétroliers : l’Italie à Khadafi, la France à Assad et l’Allemagne à Saddam.

Il est paradoxal que les intérêts de l’Europe occidentale finissent par s’inscrire dans un projet allant à l’encontre du dialogue entre l’Islam et l’Occident et qui par conséquent pousse le monde arabe vers l’obscurantisme totalitaire, au lieu de le rapprocher du modèle de démocratie représentaive caractéristique de l’Europe.