L’Europe et le Monde vus par Nicolas Sarkozy.

Article publié le 12 novembre 2007
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Article publié le 12 novembre 2007
Retour sur un entretien accordé par Nicolas Sarkozy à la revue Le Meilleur des Mondes (N°2, Automne 2006) Dossier: Nicolas Sarkozy au Parlement européen (13 novembre 2007) 1/3 Par Guillaume Delmotte « La vérité d’un homme, c’est ce qu’il fait, pas ce qu’il dit. J’ai beaucoup réfléchi à cela » (Nicolas Sarkozy).

Meilleur des mondesCes propos de Nicolas Sarkozy sont extraits de l’entretien qu’il a accordé à la revue Le Meilleur des Mondes à la fin de l’année 2006, quelques mois avant son élection à la Présidence de la République. Parmi ses interlocuteurs, nous remarquons la présence de quelques uns des intellectuels français, tels André Glucksmann et Pascal Bruckner, qui se retrouvent peu ou prou dans ce que nous nommerons, faute de mieux, la mouvance « néo- conservatrice », composée d’anciens « progressistes » épris d’une certaine forme d’idéalisme – par opposition au « réalisme » – dans le domaine des relations internationales, mais aussi l’écrivain Yasmina Reza (qui vient de publier un ouvrage relatant la campagne du candidat Sarkozy).

Si la vérité d’un homme, en l’occurrence Nicolas Sarkozy, c’est « ce qu’il fait », il n’est pas inintéressant de revenir sur ce qu’il a pu « dire », avant d’être en position de « faire ». La confrontation des paroles aux actes ou tout simplement des paroles entre elles, révèlera aussi, on peut l’espérer, une part de vérité. L’entretien porte essentiellement sur les conceptions en matière de politique étrangère et européenne de celui qui allait devenir très officiellement candidat de l’UMP peu de temps après. Nous tenterons de reprendre ici, de manière non exhaustive, certains thèmes développés dans cet entretien, et ce autour de deux axes : d’une part, l’élaboration de la politique étrangère et, d’autre part, ses objectifs.

L’élaboration de la politique étrangère de la France : institutions et principes d’action

En premier lieu, à la question d’André Glucksmann, qui lui demande s’il revendique également une rupture en matière de politique étrangère, comme il le propose en politique intérieure, Nicolas Sarkozy commence, en ce qui concerne le volet institutionnel de la politique étrangère, par une contestation de l’idée de « domaine réservé ». Selon lui, la politique étrangère ne doit pas être le domaine réservé du Président de la République mais devrait être au contraire abordée par l’ensemble des institutions de la République, à commencer par le Parlement, qui pourrait en débattre de façon démocratique. Accessoirement, il conteste aussi l’idée que le Président devrait se concentrer exclusivement sur les affaires du vaste monde tandis que les questions de politique intérieure relèveraient du Premier ministre. Il s’agit là bien sûr d’une critique à peine voilée de la pratique chiraquienne, voire de la pratique élyséenne sous la Vème République : « si on est élu président, c’est pour s’occuper de la France ». Le Premier ministre n’est là que pour « soulager » le président de la République « d’un agenda international par définition chargé ». Pour le moment, l’omniprésence médiatique du Président tend à montrer que nul ne saurait le « soulager » de quoi que ce soit, en politique intérieure ou étrangère, et notamment pas François Fillon, son premier Premier ministre. Nicolas Sarkozy réfute en deuxième lieu la notion de « secret d’Etat » ou de « raison d’Etat », du simple fait de la circulation de l’information, en temps réel. Le décalage entre la survenance d’un évènement et sa connaissance étant quasiment aboli par les moyens modernes de communication, l’Etat ne saurait se prévaloir du secret pour passer quoi que ce soit sous silence. Si le constat d’une accélération de la circulation de l’information est banal, on ne sait si la dénégation du « secret » dans les affaires publiques tient de la fausse naïveté de l’homme d’Etat au pouvoir ou de la démagogie de l’homme politique en campagne. En troisième lieu, sur un plan plus idéologique, Nicolas Sarkozy estime que la politique étrangère devrait tourner le dos à une certaine realpolitik et affirmer davantage des principes et des valeurs. A priori cette appréciation peut paraître éloignée de la réalité : la France universaliste n’a-t-elle pas, en sus de la défense de ses intérêts nationaux, toujours affiché ses valeurs à la face du monde ? La politique étrangère de la France, version Sarkozy, semblerait empreinte de cette forme d’idéalisme néo- conservateur évoquée ci-dessus : la référence idéologique aux principes « universels » forgés en Occident, devrait servir de guide aux relations extérieures du pays, et ce quelque soit la situation, quelque soit l’interlocuteur. La nomination d’un Bernard Kouchner au Quai d’Orsay est finalement assez cohérente avec cette vision, quand celle d’un Hubert Védrine serait apparue assez peu idoine. Néanmoins Nicolas Sarkozy se montre plus nuancé quand il évoque l’incidence éventuelle du clivage droite-gauche sur la politique étrangère, incidence qu’il réfute. En effet, il lui paraît « sage » que « les inflexions de notre politique étrangère dépendent davantage d’une vision raisonnée de nos intérêts, de nos valeurs, de nos alliances et de notre positionnement dans (le) monde. » Ainsi, la conception de Nicolas Sarkozy en matière de politique étrangère, relève à la fois de l’idéologie – la références aux « valeurs » étant permanente – et du « réalisme » (si tant est que le « réalisme » en relations internationales ne soit pas de nature idéologique) – la prise en compte des intérêts et des objectifs ainsi que des rapports de puissance étant une donnée essentielle.

Les buts de l’action internationale de la France : une réorganisation de l’Europe et du monde

Pour Nicolas Sarkozy, l’Europe doit s’organiser au-delà du couple franco-allemand, nécessaire mais insuffisant. Le moteur de l’Europe, ce sont ses grands Etats, à l’Ouest (France, Royaume-Uni, Allemagne, Espagne, Italie, Benelux – les 3 Etats de cette entité n’en formant plus qu’un aux yeux de N. Sarkozy) et à l’Est (Pologne). Le Royaume-Uni fait partie intégrante du schéma européen, à raison notamment du dynamisme de son économie, de son niveau d’équipement militaire et du fait de la langue anglaise, langue de communication internationale. Pour Nicolas Sarkozy, c’est pour le coup une motivation tenant davantage à la realpolitik qui domine en l’espèce : au-delà des divergences qui existent avec notre voisin d’Outre -Manche, il faut l’intégrer car, dit-il, « nous avons besoin du Royaume-Uni ». Il ajoute, pour conclure, que « la France devrait avoir comme obsession que les grands pays donnent l’exemple et relancent la construction européenne ». Il en va de même à l’échelle de la planète : les grands Etats (Inde, Brésil, Japon, Allemagne) doivent pouvoir accéder aux instances mondiales, et notamment au Conseil de Sécurité de l’ONU. La France de Nicolas Sarkozy doit donc aspirer à un nouveau concert des Nations.

Le principe national, le concept de l’Etat- nation, restent d’ailleurs au cœur du système international dans la pensée de N. Sarkozy. Il donne sur ce point une définition d’inspiration renanienne de la nation, assez classique en apparence : « l’envie de vivre ensemble », notion à la fois fragile et solide selon lui. La solidité de la nation tiendrait à un élément clef : « elle fait quasiment partie de votre patrimoine génétique » (sic). Voilà qui nous éloigne quelque peu de Renan et du plébiscite de tous les jours (cette obsession de la génétique – croyance qu’il devait développer quelques temps plus tard pendant la campagne présidentielle – se révèle à nouveau à propos de ses origines. En effet, lorsque Yasmina Reza l’interroge sur son statut de « fils d’immigré », Nicolas Sarkozy affirme que l’énergie qu’il a déployée pour mener sa vie était inscrite dans son « patrimoine génétique ».) Nicolas Sarkozy défend au fond l’idée que le sentiment national est ancré dans l’histoire et la mémoire des peuples, au-delà des constructions politiques historiques. On aboutit peut-être ici à un paradoxe dans la conception qu’a Nicolas Sarkozy des relations internationales : s’il dit défendre des principes universels, l’universalisme ne peut en revanche être la source de l’organisation politique de l’Europe et du monde. Seul le principe national peut en être à l’origine. Ainsi, la Yougoslavie, qu’il cite en exemple, s’est effondrée faute de sentiment d’appartenance commune. On peut se demander si pour Nicolas Sarkozy, l’Europe n’est pas vouée au même échec. Il prétend être favorable à l’intégration européenne, à la construction d’une Europe politique, mais on sent bien chez lui l’idée que tout cela est assez chimérique. Au fond, sa vision de la construction européenne reste profondément intergouvernementale (« la source principale (des impulsions en faveur de l’Europe) ne peut être qu’intergouvernementale ») et fonctionnaliste. Sur ce plan, il développe l’idée que « le nouveau souffle européen passera par l’énergie ». Ce doit être d’après lui la priorité de la politique française et européenne. Sur le plan des institutions, la conclusion du Traité de Lisbonne a montré que ce « réalisme » avait sans doute porté ses fruits sur le plan diplomatique et politique mais il a aussi révélé une France moins attachée à l’idée d’Europe intégrée, c’est-à-dire fédérale.

La question de l’identité des Etats et des communautés politiques est résolue, dans la perspective sarkozyenne, par l’affirmation de valeurs communes, de valeurs partagées. Ainsi, N. Sarkozy insiste sur le lien qui unit la France avec les Etats-Unis – un des rares pays avec lequel la France ne soit jamais entrée en guerre, souligne-t-il – même s’il prend soin de rappeler les désaccords qui peuvent exister avec l’allié américain, notamment sur l’Irak : « Je suis partisan d’une France amie des Etats-Unis ». Ce qu’il appelle aujourd’hui « la reconquête du cœur » de l’Amérique est issue d’un travail de communication commencé dès 2003-2004, Nicolas Sarkozy prenant acte, voire se félicitant, du soft power états-unien : « nos enfants rêvent de la musique américaine et des films américains (…) quand on leur demande d’aller faire un séjour linguistique, ils préfèrent aller à New York qu’à Sheffield ». Pour lui, l’affaire est entendue : culturellement, l’Europe est américaine.

Le corollaire de la question de l’identité est bien entendu celle de l’altérité, du rapport à l’Autre. C’est sur la scène européenne qu’elle se déploie, avec le « problème » de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Nicolas Sarkozy disserte sur « l’européanité » comparée de la Turquie, de l’Ukraine ou de la Russie. Habilement, il rappelle d’abord son attachement au projet d’une Europe politique – dont nous avons vu qu’il n’était pas si grand – pour affirmer ensuite que l’intégration de la Turquie ferait échouer ce projet. Non moins habilement, il suggère que le projet d’Europe politique est peut-être déjà mort à la suite de l’adhésion de 12 nouveaux Etats membres en 2004 et en 2007. Le plus intéressant réside ici dans les raisons qu’il invoque s’agissant de la Turquie car, dit-il, il refuse son entrée dans l’Union européenne, « non parce qu’elle est la Turquie (…) mais parce que c’est un pays de soixante-quinze millions d’habitants (de cent millions en 2025 ; c’est-à-dire le premier pays d’Europe par la démographie (…) ) ». Il finit par ajouter : « Parce que l’on a quand même un problème d’intégration des musulmans qui pose la question de l’islam en Europe. Dire que ce n’est pas un problème, c’est se masquer la réalité ». Nous comprenons finalement que si la Turquie n’était pas la Turquie, c’est-à-dire un pays composé de plus de soixante-dix millions de musulmans, mais plutôt un Etat constitué par une population de quarante millions de catholiques comme la Pologne, cela favoriserait tout de même plus sûrement son adhésion à l’Union européenne.

En guise de conclusion provisoire, nous pouvons observer que les conceptions développées par Nicolas Sarkozy dans cet entretien, en matière de politique étrangère et européenne, sont fondées sur un réalisme assez classique, qui met en avant le rôle primordial des Etats (i.e. des Etats-nations) et, dans le même temps, sur une forme d’idéalisme où le discours sur les « valeurs » – valeurs partagées par l’ensemble euro-américain – tend à servir de guide à l’action internationale de la France.