L'Europe et la Méditerranée...

Article publié le 10 novembre 2009
Publié par la communauté
Article publié le 10 novembre 2009
L’Europe s’ennuie. Un besoin d’Europe de l’autre côté de la Méditerranée Bassma Kodmani Directrice de l’Initiative arabe de réforme L’Europe s’ennuie mais elle ne le sait pas. Ses citoyens vivent confortablement et longtemps. On leur a dit que le bonheur, c’était la satisfaction de leurs besoins et envies personnels, et que le projet européen était de réussir la construction de l’entité Europe.
Mais l’individu, pour être heureux, a besoin d’un projet plus grand que lui-même, et l’Europe ne s’accomplira qu’en se projetant dans un avenir plus universel. De l’autre côté de la Méditerranée, il y a un besoin d’Europe. Besoin politique, économique, culturel. De la Turquie au Maroc et de l’Égypte à la Palestine, les gouvernements et les sociétés trouvent que la promesse d’Europe tarde à se réaliser. En attendant, les individus cherchent désespérément à y accéder. En répondant à cette attente, l’Europe ne sera pas seulement plus généreuse. Elle sera plus heureuse.

Pour une CECA migratoire

Hakim el-Karoui

Directeur chez Rothschild Banque, fondateur et président du Club du xxie siècle

La force de l’Europe est d’avoir su inventer, par le génie de Jean Monnet, des façons nouvelles d’unir les hommes. Or, l’un des enjeux clefs du xxie siècle sera de faire vivre en bonne intelligence un monde occidental inquiet et un monde arabo-musulman à la recherche d’une identité. L’Europe, par sa géographie, son histoire et sa culture, est l’espace politique le mieux placé pour favoriser le dialogue et la compréhension mutuelle avec l’aire arabo-musulmane. Reste à imaginer des solutions à la mesure de la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950 qui affirmait : « La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent. La contribution qu’une Europe organisée et vivante peut apporter à la civilisation est indispensable au maintien des relations pacifiques. » Le premier fruit de ces efforts créateurs fut l’établissement de « solidarités de fait » fondées sur des intérêts mutuels. Il faut s’inspirer de ce glorieux exemple pour identifier des complémentarités et trouver un mécanisme d’échange équilibré. L’Europe vieillit et a besoin d’immigrés. Le Maghreb est jeune, il commence à former des diplômés en nombre et a un besoin urgent de cadres expérimentés pour transmettre leurs savoir-faire. Une CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) migratoire permettrait de gérer en commun les migrations, avec ouverture contrôlée des frontières pour les jeunes maghrébins diplômés, et l’expatriation nombreuse, financée et coordonnée de cadres européens, pour un transfert de technologies dans les administrations et les projets privés. Tout le monde serait concerné, y compris des seniors à la retraite ou en préretraite, ce serait une excellente opportunité de poursuivre leur activité tout en formant de futurs jeunes talents. L’idée peut paraître provocatrice au regard des craintes en Europe liées à l’immigration musulmane. Mais, à moyen terme, les Européens comprendront qu’ils ont plus d’affinités avec les Maghrébins – qu’ils côtoient depuis l’Antiquité – qu’avec par exemple l’Asie. Sur le modèle de la Commission européenne, une Haute Autorité des migrations euroméditerranéenne (HAME) serait chargée de définir l’intérêt général commun des pays adhérents avec un pouvoir par conséquent supranational. Jean Monnet disait : « Les propositions Schuman sont révolutionnaires ou elles ne sont rien. Leur principe fondamental est la délégation de souveraineté dans un domaine limité mais décisif. » Ce qui était vrai pour l’Europe hier est vrai pour l’Euro-Méditerranée aujourd’hui. Là réside peutêtre l’identité de l’Europe, celle qu’en tout cas j’appelle de mes voeux : la capacité constante d’invention.

Pour que l’Europe retrouve son sud

André Azoulay

Conseiller du roi Mohammed VI Président de la fondation euro-méditarranéenne Anna Lindh

Quand, depuis Rabat ou Essaouira, nous regardons au nord, c’est d’abord sur vos rivages en Europe, nourris par des siècles de destinée commune, que nos regards se posent. Nous, Marocains, nous le savons et nous sommes nombreux à avoir intégré sans état d’âme cette dimension plurielle dans l’écriture et la lecture de notre histoire. Nous l’avons fait pour certains, par romantisme, pour d’autres, par réalisme, mais en aucun cas, nous n’avons été tentés par une identité fracturée, qui se serait forgée un peu lâchement, au gré des vicissitudes de l’instant. Et pourtant, sommes-nous à ce point amnésiques pour avoir oublié que, pendant trois ou quatre millénaires, les migrations ont fait au nord comme au sud l’histoire, la richesse et l’unité de la Méditerranée ? Cette Méditerranée qui n’a jamais cessé d’attirer des peuples venus d’ailleurs. Cette Méditerranée qui, grâce à la circulation des hommes et des valeurs, a constitué l’espace social, culturel et spirituel le plus fécond, le plus créatif et le plus audacieux de tous les temps. Il en est d’ailleurs des hommes, comme du reste. Qui sait encore se souvenir que ces fruits d’or, oranges ou citrons, identifiés à nos régions, sont des étrangers extrêmeorientaux arrivés en Méditerranée par les Arabes. L’eucalyptus, au nom bien grec, a pourtant un passeport australien et le cyprès est d’identité persane, comme la tomate est péruvienne et le piment guyanais. Pourtant, tout cela est devenu le paysage même de la Méditerranée. Peut-on imaginer l’Andalousie sans oranges ou la Toscane sans cyprès ? Si donc l’on dressait le catalogue des hommes de la Méditerranée, ceux nés sur ses rives ou ceux qui ont navigué sur ses eaux, puis tous les nouveaux venus qui tour à tour l’ont envahie, n’aurait-on pas la même impression qu’en dressant la liste de ses plantes et de ses fruits ? Ce constat est heureusement celui du passé. Un passé certes récent, mais désormais sublimé par la perspective historique de l’Union pour la Méditerranée. Une Union qui, pour la première fois dans les annales de l’histoire contemporaine, nous propose un futur qui sera celui d’une destinée commune qui apportera la réponse la plus cohérente, la plus lucide et la plus réaliste aux défis politiques, économiques et humains auxquels est confronté ce grand arc de nations et de peuples qui vont du détroit de Gibraltar aux confins du golfe Persique. Chacun y trouvera son compte et l’Europe, chemin faisant, aura alors retrouvé son sud, pour proposer à la communauté des nations l’espace reconquis et réconcilié de tous les possibles et de toutes les richesses.