"L'Europe est une idée qui n'est jamais achevée!" - La Conférence européenne des écrivains à Berlin 

Article publié le 11 mai 2016
Article publié le 11 mai 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Crise de l'euro, afflux de refugiés, désastres environnementaux,... Que peut la littérature contre tout cela? On en a discuté à Berlin du 9 au 10 mai 2016, à la Conférence européenne des écrivains.  

Berlin, Académie des Arts, Conférence européenne des écrivains. On vient de passer les deux derniers jours à discuter du rôle que la littérature européenne peut encore espérer jouer dans un contexte de crise généralisée. Il apparaît vite que les objectifs sont ambitieux: donner une voix aux minorités, triompher de la censure par la force des mots et du courage, faire tomber les barrières. Cela vous semble plutôt abstrait, peut-être même un peu rasoir? Vous n'avez pas complètement tort...

Je m'intéresse personnellement à ces questions en tant qu'écrivain; dans quelle mesure doit-on ou peut-on s'engager politiquement dans ses écrits : voilà une question que mes camarades du Literaturinstitut allemand et moi-même nous posons en permanence. Pour cette raison, j'attendais avec impatience les différentes conversations autour de thèmes aussi prometteurs que "Quelles valeurs pour l'Europe d'aujourd'hui?", "Abandonner le langage", sans oublier le mot d'ordre de la conférence, "Écrire pour faire tomber les barrières".

C'est très joli, tout ça. Un travail très important. Une conférence très intéressante. Une seule ombre au tableau: la conférence des écrivains européens a l'apparence d'un événement démocratique, ouvert sur le monde, un forum pour les échanges culturels, mais comment dire... elle est quand même plutôt élitaire, dans le fond. A y regarder de plus près, on s'aperçoit que les invités ont des profils assez uniformes, à l'exception de leurs pays d'origine. Ils sont tous libéraux de gauche, intellectuels reconnus, aucun de moins de 35 ans. C'est la vieille élite de la scène littéraire européenne qui se retrouve entre elle, on se serre la main en grignotant des canapés pendant la pause déjeuner. C'est réservé aux invités, bien sûr. On s'applaudit les uns les autres à la fin. Un peu, il ne faut pas trop en faire, nous ne sommes pas vaniteux, après tout. Ça ne laisse pas beaucoup de place à la controverse, tout ça.

Peut-être que les organisateurs de la conférence ont été un peu trop ambitieux. Les groupes de discussion aux noms alléchants (voir ci-dessus) ne mènent à rien d'autre qu'un tiède consensus. On s'accorde à dire qu'il faut plus d'humanité. Quelle révélation! Plus d'empathie. Vraiment? Des solutions concrètes? Ça, non. 

Ce sont les parcours individuels des écrivains et les conditions de travail difficiles auxquelles ils sont soumis qui sont les plus émouvants. L'écrivaine croate Ivana Saijko, par exemple, décrit les assauts des medias contre la scène culturelle croate, qu'ils dénoncent de plus en plus comme un "parasite de la nation"; elle raconte que les auteurs sont parfois même attaqués dans les rues.

Les questions les plus intéressantes émanent du public. Des remarques isolées, le plus souvent venant de jeunes gens, comme Necati Öziri, qui travaille actuellement au Théâtre Maxim Gorki de Berlin. Il se demande, avec de bonnes raisons, comment on peut encore croire en la démocratie alors que l'Europe est en plein naufrage. La réponse reste floue, quelque chose du genre "la démocratie est une conviction".

Peut-être suis-je trop exigeante. Je m'attendais à trouver des réponses concrètes à mes questions, aux questions que je me pose souvent, par exemple, comment on peut écrire en des temps de crise, comment un texte peut avoir un effet concret dans la société. Ce n'est peut-être pas possible, voilà la réponse. La réponse elle-même n'est peut-être pas si importante, elle pourrait même être dangereuse, et on ferait peut-être mieux de se contenter d'une approche plus modeste. "Les textes, et non pas l'auteur, détiennent le pouvoir", a déclaré l'auteur belge Peter Terrin lors de la conférence. Peut-être suffit-il de continuer à répéter ce qui doit l'être. Toujours poursuivre la conversation. On retiendra une phrase de la française Shumona Sinha: "L'Europe est une idée qui n'est jamais achevée!"

D'autres parties seront peut-être bientôt conviées à prendre part à cette réflexion et lui donneront un nouveau souffle. Des gens qui ne font pas partie de l'establishment. Des écrivains de moins de 35 ans. Des blogueurs. Ou même des gens qui ne sont pas des libéraux de gauche. Ça, ce serait vraiment faire tomber les barrières. Du nouveau, enfin.