« L'Europe est en train de confondre État et Église »

Article publié le 8 janvier 2003
Publié par la communauté
Article publié le 8 janvier 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Interview avec le professeur Mahmoud Salem Elsheikh, spécialiste de l'Islam, qui explique pourquoi c’est l'Europe, et non l'Islam, qui a oublié l'importance de la séparation entre religion et politique.

Mahmoud Salem Elsheikh est étudiant en théologie islamique, professeur de philologie à l’Université de Florence, et chargé de recherche au Conseil National de Recherche.

café babel : Professeur Elsheikh, qu’est-il en train de se passer en Europe entre État et religion ?

Pr. ElsheikhIl y a une évidente superposition des pouvoirs. Prenons l'Italie. Monseigneur Ruini, pendant l’homélie pour les morts italiens de Nassiriya dans l'église de San Paolo, s’est permis de parler au nom du Parlement du peuple italien ; peu de temps avant le Président de la République Ciampi avait assimilé le crucifix à un symbole national. Mais le crucifix ne devrait-il pas représenter le salut de l'Homme? Tout cela n’est pas clair. Dans le monde occidental, il y a beaucoup de confusion, plus que dans le monde arabe. Il suffit de se rappeler que le chef de l'Église anglicane reste le Roi d'Angleterre, ou qu'au Danemark les monarques sont encore les chefs de l'Église

Et l'Islam ?

L'Islam est accusé de superposer les deux éléments (état et religion). On oublie cependant que dans la religion musulmane il n'y a pas d’église. Il n'y a pas de structure hiérarchique comme celle de l’église, avec des personnes revêtues d’un caractère sacré, et au sommet un chef suprême, « le Pape infaillible » avec la fonction de modérateur du corps ecclésiastique et d'autorité ultime. Dans l'Islam, il n'y a pas de sacrement, n'importe qui peut s’occuper des rituels, il suffit d’y être familiarisé. Il n'y a pas de ministre du culte. Pendant les cérémonies, par exemple la prière du Vendredi, n’importe quel croyant peut présider, il suffit qu'il sache comment elle se déroule. Un clergé séparé du laïc, comme dans les églises chrétiennes, n'existe pas.

Et comment se pose alors la religion musulmane face à la laïcité ?

La laïcité n'existe pas. On parle souvent d’un Islam « laïc » opposé à un Islam religieux. Mais étant donné qu’il n'y a pas d’aspect religieux séparé, il n'y a pas non plus d’opposition. Une opposition à quoi ? Ce que l’on qualifie, de façon erronée, de « clergé islamique », n’est que l'ensemble des personnes chargées, même de manière permanente, de fonctions purement administratives et d'entretien des mosquées dont elles dépendent.

Qui est alors l'Imam de Carmagnola ?

Le soi-disant Imam de Carmagnola, ayant été expulsé il y a peu par le gouvernement italien [pour perturbation de l’ordre public et atteinte à la sûreté de l'état – NDLR] avec les applaudissements de l'opposition, n'est pas qu'une invention. A partir du moment où l’Islam ne connaît pas de clergé, n’a pas de guide, il me semble que derrière la prétention de quelqu'un à s’autoproclamer « Imam » se cache en réalité la volonté, de la part des convertis à l'Islam, de créer une structure analogue à la structure de la religion d’origine (le christianisme). Ils veulent christianiser l'Islam en créant ainsi un « Islam sui generis », qu’ils appellent justement « Islam italien ».

Dans quelle mesure les médias instrumentalisent-ils ces questions ?

Dans cette situation d'incertitude de l'identité européenne, qui s'est développée suite à la disparition du danger numéro un -l’ennemi communiste-, l'Occident redécouvre son vieil ennemi, l'Islam. En ces moments de crainte de la menace islamique, les médias entrent en action pour défendre la chrétienté, indiquée comme origine et valeur de l'occident. Ils ne se privent pas de recevoir dans les talk- show des personnages inventés, construits, comme Adel Smith [qui a demandé la destitution du crucifix des écoles – NDLR] ou le soi-disant Imam de Carmagnola, pour montrer à l'opinion publique le visage des fondamentalistes de l'Islam. Tout cela a pour objectif de démontrer la thèse absurde de l'incompatibilité entre Islam et modernité.

Quelques États, comme l’Italie, l’Espagne et la Pologne, voudraient insérer une référence aux « valeurs judéo-chrétiennes » dans la future constitution européenne. Qu'en pensez-vous ?

C’est surtout l'Italie qui veut les insérer. De toute façon il faut faire une distinction entre origines et culture parce que les trois religions monothéistes, plutôt en concurrence dans la sphère publique européenne, trouvent leurs origines dans le Moyen Orient torturé, et pas en Europe. Et puis de cette façon, du point de vue culturel, on ignore le rôle de la culture grecque dans la construction européenne. Laquelle culture grecque a été diffusée aussi grâce à la présence arabo-musulmane en Europe : il suffit de penser qu'Aristote a été connu des Européens grâce aux Arabes.

Professeur, ces dernières semaines, la Turquie a été frappée par les terroristes. Comment voyez-vous la situation de l'unique pays « laïque » du monde arabe et surtout, croyez-vous que la Turquie adhérera un jour à l'Union Européenne ?

Il me semble que les Etats européens ne veulent pas la faire entrer. Parce qu'ils se rendent complètement compte de la situation anormale de la Turquie. La France, l’Allemagne et la Suède l’ont déjà déclaré ouvertement dans des lettres. Ce n'est pas seulement pour des raisons démographiques ou économiques mais aussi pour son organisation de l'État et de la société.

Je ne suis pas contre l'entrée de la Turquie. Les Européens le sont. On exalte la laïcité de la Turquie en oubliant cependant que cette « démocratie » selon l'article 5 de la constitution livre aux mains de l'armée, d'une dictature militaire, le destin démocratique. En tout cas ce n’est pas l'élément religieux qui entrave l'adhésion turque, ce sont des difficultés d'un autre genre. Il ne suffit pas d’interdire la peine de mort ou d’empêcher les femmes de porter le voile, du reste étranger aux règles islamiques, pour voir la Turquie « promue ».

Une question que je crois beaucoup aimeraient vous poser ; l'Islam peut-il coexister avec la démocratie ?

L'Islam est né pour la démocratie ! Il faut le crier à haute voix. La première scission politique du parti d'Ali, le gendre du Prophète, marque vraiment l'instant crucial de la démocratie islamique. Ali se prétendait descendant du Prophète, alors que la majorité a prétendu et obtenu que la nomination du Calife soit le fruit d’élections libres. Qu'ensuite dans les pays à majorité musulmane la pratique de la démocratie soit méconnue, ce n'est pas la faute de l'Islam.

Presque la totalité des pays à majorité islamique, après la chute de l'Empire ottoman en 1924, ont connu l’occupation militaire de puissances coloniales jusqu'à il y a un demi siècle. Des puissances coloniales qui continuent, par leur domination économique, culturelle et militaire, à installer dans ces pays des dictatures militaires qui garantissent leurs intérêts. L'Islam n'y est pour rien.

Il ne serait peut-être pas mal que l'Europe fasse un examen de conscience et se demande qu'est-ce qu’elle a fait dans les cinquante dernières années, à part s’assurer des marchés d’armement et d’autres produits, empêchant tout développement économique, et étouffant chaque tentative de revendication d'indépendance qui aurait apporté la démocratie dans des pays de l'autre côté de la Méditerranée.