« L’Europe doit réagir face aux méthodes d’Orbán »

Article publié le 10 avril 2014
Article publié le 10 avril 2014

La « per­ver­sion » de la dé­mo­cra­tie en Hon­grie et la créa­tion de l'« Or­ba­nis­tan », un pays mo­delé au gré des en­vies de son Pre­mier mi­nistre, Vik­tor Orbán, réélu pour 4 ans aux der­nières élec­tions...autant de points abordés dans notre conversation avec Sza­bolcs Hegyi, ex­pert en li­berté po­li­tique pour l’Union hon­groise pour les li­ber­tés ci­viques.

ca­fé­ba­bel : En seule­ment 4 ans, vous avez connu une nou­velle consti­tu­tion, plus de 300 ré­formes consti­tu­tion­nelles et 5 amen­de­ments à des lois sur l’or­ga­ni­sa­tion du pou­voir. Que se passe-t-il en Hon­grie ?

Sza­bolcs Hegyi : Selon la Consti­tu­tion hon­groise, quand un parti ob­tient deux tiers des votes au Par­le­ment - comme ce fut le cas en 2010 pour le Fi­desz, le parti au pou­voir mené par le Pre­mier mi­nistre Vik­tor Orbán - il n’a pas à éta­blir d’ac­cord avec les par­tis d’op­po­si­tion. Au­tre­ment dit, il jouit d’une li­berté to­tale pour chan­ger les lois et pour nom­mer les prin­ci­paux di­ri­geants des or­ga­nismes in­dé­pen­dants tels que la Banque Cen­trale hon­groise ou la Cour consti­tu­tion­nelle.

ca­fé­ba­bel : At­tila Mes­terházy, lea­der du Parti so­cia­liste hon­grois (MSZP), parle d’un « Or­ba­nistan ». Vik­tor Orbán est-il der­rière toutes ces ré­formes ou bien est-ce le sys­tème qui y consent ?

Sza­bolcs Hegyi : La loi des deux tiers a été pro­mul­guée afin d’ins­tau­rer un dia­logue entre les dif­fé­rents par­tis en par­tant du prin­cipe qu’il était peu pro­bable qu’un parti ob­tienne ces deux tiers. Bien qu’Orbán ait ob­tenu une ma­jo­rité ab­so­lue re­ten­tis­sante pen­dant son se­cond man­dat, cela ne lui donne pas le droit de choi­sir les di­ri­geants des ins­ti­tu­tions po­li­tiques in­dé­pen­dantes, ni de mo­di­fier la Consti­tu­tion ou d’amen­der les lois sur l’or­ga­ni­sa­tion des pou­voirs, d’adap­ter en somme l’État de droit à sa vo­lonté sans avoir à se pré­oc­cu­per de l’op­po­si­tion.

ca­fé­ba­bel : Dé­cri­riez-vous la Hon­grie ac­tuelle comme dé­mo­cra­tique ?

Sza­bolcs Hegyi : La va­leur de la dé­mo­cra­tie re­pose sur la prise en compte des en­vies et des opi­nions de cha­cun, même si ils sont contraires et di­ver­gents, et sur la mise en place d’une so­lu­tion qui sa­tis­fait tout le monde. Ainsi, dans le cas où on n’ar­rive pas à un ac­cord après avoir écouté et dis­cuté de cha­cun des ar­gu­ments, on a re­cours à la règle de la ma­jo­rité. Ce­pen­dant, en Hon­grie, le sens de la dé­mo­cra­tie a été per­verti, l’opi­nion de la ma­jo­rité est de­ve­nue la seule et unique façon de gou­ver­ner. Une grande par­tie des Hon­grois en ont marre des dé­bats po­li­tiques et de voir des par­tis se créer puis dis­pa­raître. Ils pré­fèrent suivre un seul lea­der comme Orbán.

ca­fé­ba­bel : Com­ment Vik­tor Orbán est-il par­venu à ren­for­cer son pou­voir en éli­mi­nant tous ses op­po­sants du­rant ces 4 der­nières an­nées ?

Sza­bolcs Hegyi :  D’une part, pen­dant ces 4 ans, Orbán a des­ti­tué des per­sonnes ins­tal­lées à des postes stra­té­giques pour les rem­pla­cer par des gens qui sou­te­naient son gou­ver­ne­ment. De la même ma­nière, il a re­nou­velé son man­dat de 9 ans. De cette façon, Orbán s’est as­suré le sou­tien des juges de la Cour consti­tu­tion­nelle ainsi que celle de l’au­to­rité en charge de la com­mu­ni­ca­tion. Enfin, Víktor Orbán peut comp­ter sur une gauche di­vi­sée qui fa­vo­rise sa po­si­tion de lea­der ab­solu.

ca­fé­ba­bel : Selon un rap­port du Co­mité Hel­sinki hon­grois (un co­mité de sur­veillance du res­pect des droits de l’Homme), le pas­sage de l’âge de la re­traire de 70 à 62 ans a af­fecté 229 juges. Après le rap­port de la Cour de jus­tice de l’UE qui dé­non­çait cette loi, le gou­ver­ne­ment a of­fert aux juges, jadis pous­sés vers la sor­tie, de re­prendre leurs fonc­tions, mais seule­ment 56 ont ac­cepté. Pour­quoi y a-t-il eu tant de re­bon­dis­se­ments ?

Sza­bolcs Hegyi : Cette loi ré­pres­sive me­nace gran­de­ment l’image de l’in­dé­pen­dance des pou­voirs. Quand le gou­ver­ne­ment a ap­pli­qué cette loi, les bu­reaux des juges qui ont dû aban­don­ner leurs fonc­tions parce qu'ils avaient plus de 62 ans, ont été oc­cu­pés par des per­sonnes alors dé­si­gnées par la nou­velle di­rec­tion du pou­voir ju­di­ciaire. Bien que la pro­cé­dure en­ga­gée au­près de la Cour eu­ro­péenne à Luxem­bourg n’ait pris que 6 mois, cela a suffi pour mettre en poste d’autres per­sonnes, em­pê­chant par là-même les juges qui le sou­hai­taient de re­prendre leurs fonc­tions. Qui plus est, le gou­ver­ne­ment a of­fert une gé­né­reuse somme d’ar­gent aux juges en guise de com­pen­sa­tion et ils ont été nom­breux à l’ac­cep­ter.

ca­fé­ba­bel : Que pen­sez-vous de la loi sur les moyens de com­mu­ni­ca­tion ? Qu’est ce qu’im­plique la créa­tion d’une au­to­rité de contrôle de l’in­for­ma­tion dé­si­gnée par le gou­ver­ne­ment ?

Sza­bolcs Hegyi : C’est une ma­nière très in­tel­li­gente de gou­ver­ner que de pri­ver les gens de la vé­rité, cela fa­vo­rise le contrôle et la ma­ni­pu­la­tion de la li­berté d’ex­pres­sion. Cela per­met éga­le­ment de faire en sorte que la po­pu­la­tion vive sa vie sans avoir envie de cri­ti­quer le gou­ver­ne­ment.

ca­fé­ba­bel: Est-ce que vous pen­sez que les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes de­vraient in­ter­ve­nir afin d'as­su­rer le res­pect des droits de l’homme en Hon­grie ?

Sza­bolcs Hegyi : La Com­mis­sion eu­ro­péenne de­vrait se mon­trer plus ré­ac­tive face aux nom­breuses me­sures prises par le gou­ver­ne­ment d’Orbán. Par ailleurs, la Cour de jus­tice de l’Union eu­ro­péenne de­vrait se mon­trer plus ef­fi­cace dans ses condam­na­tions, comme lors­ de ses conclu­sions sur l’avan­ce­ment de l’âge à la re­traite des juges. Bien qu’elle ait at­ta­qué la loi hon­groise, elle n’a pas pu faire en sorte que les juges ayant quitté leur poste le re­prennent et ainsi évi­ter qu’ils ne soient rem­pla­cés par de nou­veaux lea­ders.

Sza­bolcs Hegyi est pro­fes­seur en phi­lo­so­phie po­li­tique à l’Uni­ver­sité de Mis­kolc et res­pon­sable des droits de l’Homme pour l’Union hon­groise pour les li­ber­tés ci­viques (en an­glais HCLU), une as­so­cia­tion qui lutte pour les droits de l’homme. Au sein de cette der­nière, Hegyi est chargé d’in­for­mer sur les li­tiges liés au droit à la li­berté de réunion et au droit à la li­berté de pen­sée, de conscience et de re­li­gion.